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26 mars 2010 5 26 /03 /mars /2010 09:38

Métastases juridiques

Nos législateurs (parlementaires pour les lois et ministres pour les décrets) ont le devoir de s’assurer de la compréhensibilité, de la clarté, de l’accessibilité des textes soumis à leurs votes, en un mot de garantir les droits des citoyens ? Pourquoi ? Mais parce que nul n’est censé ignorer la loi, ne pouvant se retrancher derrière son ignorance pour échapper à son application.

Alors, qu’en est-il réellement ?  Prenons quelques exemples de textes de loi  ou de décrets :

 

I Et, pour commencer, voici une perle, un extrait du projet  de loi de finances pour 2006 sur le calcul du plafonnement de certains avantages fiscaux liés à un certain taux :

Le 4 de l'article 200-0 A définit le taux moyen mentionné au 3 comme étant « égal au rapport existant entre :

 - a) Au numérateur, le montant de l'impôt dû, majoré des réductions et crédits d'impôt imputés avant application des dispositions du 1 et du prélèvement prévu à l'article 125 A ;

 - b) Au dénominateur, la somme algébrique des revenus catégoriels nets de frais professionnels soumis à l'impôt sur le revenu selon le barème défini à l'article 197, diminuée du montant des déficits reportables sur le revenu global dans les conditions prévues au premier alinéa du I de l'article 156, de la fraction de contribution sociale généralisée mentionnée au II de l'article 154 quinquies, des sommes visées aux 2° et 2° ter du II de l'article 156 et de celles admises en déduction en application du I de l'article 163 quatervicies ; majorée des revenus taxés à un taux proportionnel et de ceux passibles du prélèvement mentionné à l'article 125 A » ; qu'il précise, en outre que : « Lorsque le taux déterminé selon les règles prévues aux alinéas précédents est négatif, l'avantage mentionné au 3 est égal à zéro.

 

Comme moi, vous avez parfaitement compris le mécanisme des calculs proposés par ce texte !!! Et pourtant l’article 14 de la déclaration des Droits de l’Homme de 1789 édicte : Les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi, et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée. Contrevenant de façon si probante à cette exigence, ce texte fut, heureusement,  écarté pour vice de clarté par le Conseil Constitutionnel. Qui aurait dû assurer la garantie des droits de compréhension de cet article ?

Nos législateurs!

 

Sans être parfait, le droit a toujours tenté de joindre à une construction maîtrisée des solutions réfléchies, à la fois de forme et de fond. Mais il faut bien avouer, parce que cet aveu relève du constat pur et simple, que, depuis quelques années, une certaine déperdition se fait jour. Un mouvement de destruction envahit le droit, lequel s’installe dans un désordre que nombre de juristes ressentent et dénoncent… Le symbole de l’ordre verse dans le désordre, d’un désordre qui l’affecte doublement, et en perte de méthode et en abandon de pertinence.

La France est en train de devenir illisible. C’est la notion de lisibilité, appelée compréhensibilité par les juristes, ou intelligibilité par les philosophes qui est ici empêchée par des textes amphigouriques, et pourtant cette notion est érigée en principe constitutionnel. Le droit souffre d’abord d’un excès de textes, ensuite de regrettables improvisations. L’avertissement lancé par le Conseil d'Etat dans son rapport de 1991, à propos « De la sécurité juridique », semble toujours d’actualité. Y étaient dénoncés les effets de la «prolifération des textes», «l’instabilité des règles» et «la dégradation de la norme». Les causes de ces maux étaient analysées et quelques formules sévères, restées célèbres, ont mis en lumière ces dérives : «logorrhée législative et réglementaire», «raffinements byzantins», «droit mou», «droit flou», «droit à l’état gazeux»... A nouveau, dans son rapport public 2006, « Sécurité juridique et complexité du droit », le Conseil d'Etat rappelle que «la complexité croissante des normes menace l’Etat de droit».

Mais que font nos législateurs?

 

A d’autres moments, pourtant,  tout est illisible tant les frontières sont floues tant les critères de légitimité sont incongrus, tant les institutions se superposent.

I Prenons un exemple encore :

Si une entreprise veut s’implanter dans une commune : elle s’adresse à la commune en matière d’urbanisme…mais elle est peut-être sur le territoire d’une zone d’attractivité intercommunale appartenant à une communauté d’agglomérations qui sera elle compétente en matière de ventes et de loyers de terrains ou de bâtiments. L'entreprise est par ailleurs éligible aux aides économiques attribuées par le département mais, au surplus aussi, à celles accordées par la région, l’Etat et même l’Europe…à condition qu’elles soient compatibles entre elles, ce que seul un expert peut dire. Et à condition, bien sûr, qu’elle reçoive toutes les autorisations administratives. La superposition des différents échelons, communal, intercommunal, départemental, régional, national, européen, devient un défi au bon sens et à l’efficacité.

La législation définissant les compétences respectives des collectivités territoriales est bancale et déresponsabilisante : je noterai quelques expressions qui la caractérisent. On parlera de compétences accrues ici, de compétences partagées là, de « subventions implicites »  ici, «d’exonérations compensées »  là.

Pourquoi un tel fatras ? Parce que la compétence générale des collectivités, instaurée par une loi de1884, n’a jamais été repensée, ni modernisée en dépit des décentralisations successives.

Mais que font nos législateurs ?

 

Je ne sais pas si certains d'entre vous ont déjà tenté de lire un texte de loi français, mais il me semble que nos parlementaires, certainement au tempérament joueur, mettent un malin plaisir à nous envoyer dans des  jeux de pistes.
En France on ne connaît pas la formule "Annule et remplace". Ou plutôt, on la connaît trop et elle est abondamment utilisée dans les textes officiels sous la forme d'entre-filets du genre :

I Concernant le code de la propriété intellectuelle
L'article L 122-3.12 alinéa 4 est remplacé par le texte suivant : Il en sera ainsi de ceux qui auront sciemment et avec préméditation contrevenu à l'article L 114-5 alinéa 22.
Bien sûr, les braves petits scouts que nous sommes dans l'âme se précipitent sur l'article L114-5 alinéa 22 afin de savoir de quoi on parle. Et là ils trouvent :
L'article L 114-5 alinéa 22 est modifié de la façon suivante : Seront également pris en compte les catégories sus-visées à l'article L110-8 alinéa 1 et non mentionnées dans l'article L 25-3 alinéa 14.

 

I Amusons-nous avec un autre exemple pris dans le code de procédure pénale concernant « la convocation des officiers de police judiciaire ayant procédé à une déclaration d'adresse »

Les articles R. 15-33-61 à R. 15-33-69 du même code, dans leur rédaction résultant de l'article 1er du décret n° 2007-1538 du 26 octobre 2007 susvisé, deviennent les articles R. 15-33-67 à R. 15-33-75 et les références aux articles R. 15-33-61, R. 15-33-62, R. 15-33-65 et R. 15-33-66 figurant dans ces dispositions sont respectivement remplacées par des références aux articles R. 15-33-67, R. 15-33-68, R. 15-33-71 et R. 15-33-72.
Je vous passe la suite du même acabit.

 

ILe législateur est l’exécuteur des volontés du poète osait Victor Hugo. D’où, sans doute, l’article 11 qui offre aux amateurs de poésie législative un article L. 111-12 du code de la construction et de l’habitation ainsi rédigée : Les articles 1792, 1792-1, 1792-2, 1792-3, 1792-4, 1792-4-1, 1792-4-2, 1792-4-3, 1792-5, 1792-6 et 1792-7 du code civil sont respectivement reproduits ci-après sous les articles L. 111-13, L. 111-14, L. 111-15, L. 111-16, L. 111-17, L. 111-18, L. 111-19, L. 111-20, L. 111-20-1, L. 111-20-2 et L. 111-20-3. On est absolument submergé par l’émotion devant une telle fulgurance de beauté, non ?

 

Les parlementaires inventent des articles "fantômes" qui remplacent mot pour mot ceux qui y étaient déjà.

IPar exemple, sur le rapport du ministre d’Etat, ministre de l’écologie, de l’énergie, du développement durable et de l’aménagement du territoire (Borloo), et du ministre de l’agriculture et de la pêche (Barnier),

Art. 1er. − Le chapitre III du titre III du livre Ier du code de l’environnement (partie réglementaire) est modifié comme suit : entre autres, au a du 1 de l’article D. 133-39, les mots : « directeur de l’eau » sont remplacés par les mots : « directeur chargé de l’eau » et les mots : « directeur de la nature et des paysages » sont remplacés par les mots : « directeur chargé de la protection de la nature ». Ailleurs « aussitôt » est remplacé « par de suite », « œuvre » par « ouvrage » … Je vous passe de semblables exemples par centaines.

 

 Le problème, non sans gravité,  est que la commission des lois du parlement met plusieurs années à pondre ce genre de textes de plusieurs dizaines voir centaines de pages, chacun, et que les députés doivent les voter en très peu de jours, 3 ou 4 au mieux. Quand on connaît la charge de travail de nos députés, on se demande, raisonnablement, lequel a bien pu avoir le temps de lire de tels textes de loi avant de les voter.

Mais que font nos législateurs ?

 

I Je dirai qu'ils s’occupent : Ainsi, le Parlement européen, le Conseil Européen, la Commission Européenne, la Commission de la sécurité des consommateurs, le Conseil d’Etat, le Premier Ministre et le Ministre des Finances ont signé, donc lu, examiné et approuvé, une loi portant sur  la sécurité des briquets fantaisie !!!! Fantaisie en effet !!!!

Il s’agit de protéger les enfants de moins de 51 mois (et la sécurité des 52 mois me direz-vous ?) qui, comme tout un chacun le sait, sont des usagers habituels de ce genre d’objet et le danger qui les menace justifie que tant d’institutions se soient préoccupées de ce si grave problème!!!

Grâce soit donc rendue au décret du 8 septembre 2006 relatif à la dite sécurité des briquets.

Sont visés, par ce décret, les briquets sonores ou animés, ceux qui ont une durée de vie inférieure à cinq ans, ceux qui n’ont pas une garantie d’au moins deux ans, ceux qui au-delà de cette garantie ne peuvent être réparés !! La traçabilité de la fabrication des briquets ainsi que celle des éléments de leur composition, les essais de résistance à l’enfant seront vérifiés par des organismes d’essais agréés.

Et le mieux réside dans la définition même du briquet qui a du demander une longue méditation pour aboutir à un texte diarréhique que je cite littéralement, en le laissant à votre appréciation : dispositif actionné manuellement, dispositif destiné à produire une flamme, dispositif  utilisant un combustible, dispositif  dont on se sert « normalement » pour allumer « volontairement » cigarettes, cigares, pipes, dispositif dont il est prévisible « qu’il puisse servir pour allumer d’autres matériaux », dispositif « disposant d’une provision de combustible incorporé »…

Ne connaissent-ils pas, ces rédacteurs, dans leur inventaire, l’usage du feu comme lumière ?

Ne connaissent-ils pas l’intelligence des définitions des dictionnaires ?

Malheureusement il fallait attendre le 11 mars 2007, date d’application du décret, pour être protégé. Jusque là, les parents se devaient d’être très vigilants, le décret prenant, ensuite, leur relève. Et bien ce décret, indispensable à l’application du texte, n’est pas paru à ce jour.

Je sens que je vais bouder et utiliser dorénavant des allumettes.

 

I Nos législateurs, aussi,  définissent des objets et leurs utilisations. Voici un extrait très drôle du décret no 96-333 du 10 avril 1996 relatif à la sécurité des consommateurs en ce qui concerne les échelles portables, escabeaux et marchepieds :

Les informations obligatoire à apposer sur les dits-outils concernent 9 points : 1. La nécessité d'installer le produit sur un sol plan et stable, et avec une surface d'appui adéquate ; 2. L'angle d'inclinaison de l'échelle si son mode de construction ne l'impose pas ; 3. L'interdiction d'utiliser le produit à plusieurs, à moins que son fabricant ne soit en mesure de prouver qu'il a été conçu et construit pour supporter la charge correspondant à un nombre de personnes pouvant utiliser simultanément l'échelle, ce nombre étant alors indiqué ; 4. Les risques de contact avec les lignes électriques aériennes (échelles de plus de cinq mètres déployées) ; 5. L'interdiction d'utiliser le produit comme passerelle ; 6. Le sens de mise en place ; 7. Le ou les plans utilisables ; 8. La vérification : - de l'angle d'ouverture entre plans ; - de la mise en place ou de l'enclenchement des systèmes de sécurité ; 9. La limite d'utilisation (par exemple :  ne pas gravir les x derniers barreaux ). Les assaillants des châteaux forts n'avaient sans doute pas lu la notice!

 

I Non moins savoureux le décret n° 2009-247 du 2 mars 2009 relatif aux conditions d'utilisation des mentions valorisantes « fermier », « produit de la ferme » ou « produit à la ferme » pour les œufs de poules pondeuses de l'espèce Gallus gallus :

Des conditions de production et d’exploitation suivantes doivent être remplies et je n’en prélève qu’un minuscule extrait:
« 1° Le producteur est propriétaire des poules pondeuses assurant la production des œufs et est responsable de la conduite d'élevage ;
« 2° La production d'œufs ne constitue pas la seule source de revenu du producteur ;
« 3° Le nombre de poules pondeuses présentes sur l'exploitation n'excède pas 6 000 ;
« 4° Les œufs sont ramassés et triés manuellement et quotidiennement soit directement dans les pondoirs, soit après leur évacuation directe des pondoirs jusqu'à une table de tri.

Et pour les petits producteurs de nos marchés selon l’« Art. D. 641-57-3. - Lorsque les œufs de poules pondeuses de l'espèce Gallus gallus bénéficiant du qualificatif "fermier” ou des mentions "produit à la ferme” ou "produit de la ferme” ne sont pas remis directement au consommateur final par l'exploitant, le nom de l'exploitant et l'adresse, composée au minimum de la commune de l'exploitant et de son code postal, sont mentionnés sur les emballages ou, dans le cas de la vente en vrac, sur un panneau situé à proximité des œufs.

 

Mais surtout


« Art. D. 641-57-4. - Toute personne physique ou morale, quelle que soit sa forme juridique, qui participe à la production d'œufs de poules pondeuses de l'espèce Gallus gallus doit, préalablement à l'utilisation du qualificatif "fermier” ou des mentions "produit à la ferme” ou "produit de la ferme”, en faire la déclaration au préfet du département. Les modalités et le contenu de cette déclaration sont définis par arrêté conjoint du ministre chargé de l'agriculture et du ministre chargé de la consommation.
Ces dispositions ne s'appliquent pas :
aux productions destinées à la vente directe au consommateur final sur le lieu de production, à condition que le nombre d'œufs vendus dans une semaine n'excède pas 300 ou que le nombre de poules pondeuses dans l'exploitation soit inférieur à 50.

 

Il faut bien comprendre que de tels textes sollicitent une armada de législateurs tant européens que français, mêlant par exemple le Premier ministre, qui vise (et donc est censé le lire), le ministre de l'agriculture, de l'alimentation, de la pêche et des affaires rurales et du ministre d'Etat, ministre de l'économie, des finances et de l'industrie, qui rédigent le rapport, comme dans le cas suivant du Décret du 16 juillet 2004 relatif à l'appellation d'origine contrôlée "Epoisses"
I Je passe sur la fabrication mis en moule après un découpage grossier du coagulum, sans désagrégation, à égouttage spontané, salé au sel sec, à croûte lavée, contenant au minimum cinquante grammes de matière grasse pour cent grammes de fromage après complète dessiccation et dont la teneur en matière sèche ne doit être inférieure à quarante grammes pour cent grammes de fromage.

Je ne vous dis rien de l’aspect de la croûte lisse ou légèrement ridée et brillante, de couleur ivoire orangé à rouge brique selon la maturité.

Ni de l’affinage exclusivement centripète.

Je m’attarde un instant sur leur forme : Les fromages sont de forme cylindrique, à faces planes et parallèles, à talon droit ou légèrement bombé. Ils se présentent sous les deux formes suivantes :

poids de 250 à 350 grammes, diamètre de 95 à 115 millimètres et hauteur de 30 à 45 millimètres ;

poids de 700 à 1100 grammes, diamètre de 165 à 190 millimètres et hauteur de 30 à 45 millimètres.

Tandis que penchés sur le picodon, nos législateurs jouent aux géomètres:

Le caillé est moulé dans un moule présentant un fond à bords arrondis, percé de trous latéralement et dans le fond. Les dimensions intérieures du moule sont les suivantes

 - diamètre inférieur : 76 millimètres;

 -  diamètre supérieur : 85 millimètres ;

Et plus loin dans le texte

Le fromage obtenu se caractérise ainsi:

- diamètre: 4,5 cm à 6 cm;

- hauteur: 1,3 cm à 2,5 cm;

poids minimal: 45 grammes.

Nos législateurs font aussi du marketing avec l’étiquetage :

Indépendamment des mentions réglementaires applicables à tous les fromages et de celles prévues aux articles 1° et 6, l'étiquetage des fromages bénéficiant de l'appellation d'origine contrôlée "Picodon" doit comporter le nom de l'appellation d'origine inscrit en caractères de dimensions égales aux deux tiers de celles des caractères les plus grands figurant sur l'étiquetage et la mention “appellation d’origine contrôlée”.

Ah que deviennent ces babacools libertaires partis en 1968 dans les Cévennes pour élever des chèvres ?

 

Mais que font nos législateurs ?

 

I Et bien ils se réunissent et je ne résiste pas à vous évoquer ce décret du 9 mars 2009 relatif à la dénomination de l'institution regroupant ASSEDIC et ANPE :
Le Premier ministre,
Sur le rapport de la ministre de l'économie, de l'industrie et de l'emploi,
Vu le code du travail, notamment ses articles L. 5312-1 et L. 5312-14 ;
Le Conseil d'Etat (section sociale) entendu,
Décrète : …L'institution mentionnée à l'article L. 5312-1 est dénommée " Pôle emploi " ».

Tout ça pour ça !!! La montagne a accouché d’une souris.

 

Voilà pour les sourires, mais que recouvre ces indéniables abus de codifier presque tous nos actes du quotidien. En vérité une grave atteinte à nos libertés!

 

Au niveau réglementaire, 23 883 décrets en vigueur sont recensés au 1er juillet 2008, représentant un total de 137 219 articles. 

Sur la base du décompte opéré par Légifrance, les 64 codes en vigueur représentent  un total de 33 742  articles de nature législative, 57 080 articles de nature réglementaires et 11 415 articles indifférenciés (codes sans distinction entre partie législative et partie réglementaire tel le code civil).

Au 1er juillet 2008, l'ensemble des codes en vigueur atteint un volume de 71,5 millions de signes, sans cesse en progression (63,4 millions de signes au 1er octobre 2006), ce qui traduit l'activité pléthorique de ceux qui se mêlent du Droit.

Le Journal officiel, paraissant tous les jours, comprend 23376 pages pour la seule année 2009 ; certains jours le journal édité donnait à lire en tant que quotidien  plus de 750 pages 31 décembre 2009) !

 

Le commissaire aux droits de L'Homme du Conseil de l'Europe constate une tendance à la «constante croissance» dans les textes de lois, « d'une dimension telle que les professionnels du droit ainsi que les citoyens n'arrivent plus à suivre » Les magistrats sont obligés de consacrer plus de temps à l'examen des questions de forme qu'au traitement de fond. Il en résulte un risque d'insécurité législative. »

 

Et pourtant, cette logorrhée de règlements en tout genre, n’est pas nouvelle.

Déjà, les athéniens étaient conscients du phénomène. A la seule échelle des lois de la cité, si, de l’inventaire qui était réalisé annuellement, une loi nécessitait d’être modifiée, plusieurs centaines de nomothètes étaient chargés de juger laquelle de l’ancienne ou de la nouvelle réglementation devait être préférée.

Puis Montaigne, Montesquieu et plus tard, Portalis, tous, ont dénoncé cette pathologie des hommes dotés du pouvoir d’édicter la norme. Aujourd’hui, leurs plumes ciselées s’effacent au profit de termes abscons et de références abstruses. On est loin, aujourd’hui, d’une parole de la loi qui se peut peser comme des diamants, selon l’expression de Lord Bantham.

On fait dans le pathos et « quand la loi est bavarde les citoyens deviennent sourds ».

Le moins que l’on puisse constater, s’agissant de l’inflation législative, c’est qu’ici encore, les précieux conseils des anciens n’ont jamais vraiment été écoutés.

 

De manière générale, notre législation est devenue un immense recueil de cas. Par méfiance du juge, de son pouvoir d'interprétation, le rédacteur s'efforce de réglementer tous les cas, sans y parvenir ; malheureusement, la nature se venge : c'est précisément celui qui n'a pas été prévu qui se présente. C'est sans importance, un règlement complémentaire y suppléera. Tout est désormais voué au détail de mesures contraignantes, tout a vocation à être réglementé, tout est ouvert à la frénésie de la mesure écrite, rien ne devant échapper aux prévisions de la loi.

Et les médias  surenchérissent, exercent une pression de plus en plus forte sur les trois pouvoirs constitutionnellement séparés : législatif, judiciaire et exécutif. Tout est prétexte à les solliciter, à dénoncer les carences dont ils seraient coupables, à revendiquer des réponses immédiates, à la hauteur des évènements soigneusement sélectionnés au nom de la liberté de communication et de l’objectivité de l’information… Une personne est mordue par un chien, et c’est l’émoi national, la mobilisation générale, pour dénoncer le vide juridique… Des appels solennels sont lancés afin de placer les pouvoirs publics face à leurs responsabilités. Et ceux-ci ne peuvent mieux faire que de calmer le jeu en apportant une réponse ponctuelle à ces revendications artificiellement entretenues… Cet exemple n’est pas d’école : il est emprunté à une loi du 20 juin 2008, qui vise spécialement, au titre de l’homicide involontaire et des blessures par imprudence, l’agression mortelle ou dommageable commise par un chien.

Or, point n’était besoin de cette réforme, tout simplement parce qu’existent, et ont toujours existé, des textes de portée générale incriminant de tels faits… A quand les prochaines lois sur les griffures de chats, les ruades de chevaux, ou les piqûres d’abeilles ?

Mais à force d'additions, de suppressions, de compléments, de dérogations, leur juxtaposition, faute d'une idée générale, rend l'ensemble incompréhensible... On décide alors une codification, mais, à peine promulguée, celle-ci est remise en cause. Voyez par exemple le code de l'urbanisme, le code général des impôts... "La loi doit correspondre à un besoin; à l'inverse tout besoin ne doit pas correspondre à une loi. Or, c'est justement ce que le législateur semble trop souvent oublier, ce qui constitue une grave erreur." (Maurice Garçon, Lettre ouverte à la justice).


 Ainsi, la prolifération législative s’entretient elle-même comme des métastases, phénomème amplifié par la possibilité qu’a le Parlement de déléguer au gouvernement le pouvoir de légiférer. Bien que ses marges de liberté, pour décider des sujets qu’il convient de traiter, se révèlent de plus en plus restreintes (80% des textes sont imposés par l’Europe), le Parlement ne manque pas d’abuser de cette délégation de son pouvoir à l’exécutif. Le législatif se dépossède de son pouvoir normatif de faire la loi au profit des ordonnances administratives de l’exécutif élaborées par les embusqués des ministères (en 2008 plus d’ordonnances que de lois)… Une des conséquences des plus absurdes est que le pouvoir règlementaire du gouvernement, trop débordé,  peine à suivre pour prescrire les mesures d’applications des lois prises par le Parlement, sans lesquelles la loi n’est pas applicable. Le taux de publication des décrets d’application en 2009 est de 24,6%, ce qui veut dire que 75% en viron des lois votées par le Parlement sont bloquées, gelées, paralysées et donc sans conséquences. (245 lois votées depuis 1981 sont à l’heure actuelle toujours en attente du suivi règlementaire qui permettrait leur application).

 

La période contemporaine n’est pas plus avare en critiques face à ce phénomène aux allures aujourd’hui gargantuesques. La prolifération de lois, décrets, ordonnaces et règlements dont la rédaction déplorable, la faiblesse d'analyse juridique sont à l'origine d'une insécurité dans l'interprétation, cause d'inquiétude, de contentieux, et va donner au juriste une place prééminente dans la vie sociale.

 

Pire, cette prolifération de textes en matière économique, faisant fi de la forme et de la rigueur du raisonnement, est créatrice d'insécurité. Elle est fâcheuse pour la croissance de notre économie, qui a besoin d'ordre et de sécurité. Elle se traduit par une explosion contentieuse sans précédent, aussi bien auprès des tribunaux judiciaires que des tribunaux administratifs.

 

Les discours de rentrée de nos cours et tribunaux, avec leurs complaintes à notre Garde des Sceaux, en sont les témoins. Dans leur rapport annuel, les hauts magistrats de la Cour suprême s'en inquiètent. Certes, répétons-le, le développement de la législation est lié à celui de nos sociétés, et il entraîne celui du contentieux. Mais son explosion est anormale et résulte de l'imperfection des lois bouffies et des règlements rédigés par les embusqués des ministères, à plume débridée, qui ne mesurent pas les conséquences de la mauvaise rédaction d'un texte. Lorsqu'une loi est bien faite, elle donne lieu à un contentieux réduit.

 

L’Assemblée nationale reconnaît, noir sur blanc, les maux des lois actuelles, faisant ainsi son autocritique, en toute innocence : « inflation des textes, dégradation de leur qualité, dispositions devenues inutiles, redondantes, obsolètes ou insuffisamment normatives, peu intelligibles, contradictoires, mal coordonnées… » De quoi inquiéter le citoyen ordinaire ! Alors quelle est la responsabilité de l’Assemblée ? Rapellons que ¾ des lois sont préparées par le gouvernement qui les soumet à un parlement godillot.

La procédure législative fait, ainsi, que ce sont les « énarques » du gouvernement, qui ne sont pas des juristes, faut-il s’en souvenir, qui posent un défi à la démocratie et à la compétence des élus.

 

L’état de la confection de la loi est devenu tellement préoccupant que ce sont nos représentants eux-mêmes qui s’avouent impuissants.

 

Alors simplifions la loi !

La commission des lois a pris l'initiative d'ouvrir un vaste chantier de simplification du droit. L'inflation des textes et la dégradation de leur qualité sont non seulement synonymes de dévalorisation et d'instabilité mais sont préjudiciables à l'attractivité et à la compétitivité de notre pays. S'inspirant du constat de Montesquieu selon lequel «les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires», la commission des lois s'est fixée pour mission de rendre la loi plus accessible, plus lisible et plus compréhensible à la fois pour le citoyen et pour ceux qui sont chargés de l'interpréter ou de l'appliquer.

Afin de mettre en œuvre les principes et objectifs de valeur constitutionnelle de clarté, d'accessibilité et d'intelligibilité de la loi, il lui paraît utile, dans ses domaines de compétence (droit civil, droit pénal, droit commercial, droit des collectivités territoriales, droit administratif...):

d'abroger des dispositions devenues inutiles, redondantes, obsolètes ou insuffisamment normatives ;

de proposer la mise en cohérence de dispositions mal coordonnées, voire contradictoires ;

de suggérer la réécriture de dispositions peu intelligibles.

Pour mener à bien ce travail de grande ampleur, qui s'étalera sur la durée de la législature, elle a besoin du concours de tous.

Aussi a-t-elle pris l'initiative d'ouvrir un site Internet public. Les citoyens y sont invités à y citer précisément les dispositions législatives leur paraissant répondre aux critères précédents et exposer les difficultés auxquelles ils ont été confrontés au regard de ces mêmes dispositions.

En associant ainsi les citoyens au processus législatif, cette démarche s'inscrit dans le cadre du renforcement de la fonction de contrôle du Parlement, de rénovation de nos institutions et du développement du débat public.

En vérité, je vous le dis, ce qui est demandé aux citoyens, c’est bien de recenser les bévues, les archaïsmes, les incohérences, les galimatias et autres tares de notre législation.

Quelle déliquescence du pouvoir législatif d’avoir à  le demander aux citoyens !

 

Mais que pourraient faire nos législateurs ?

Tous les parlementaires qui votent une loi devraient être obligés d’aller la lire à ceux qui les onts élus. Peut-être hésiteraient-ils à voter des lois sans esprit dont ils ignorent tout, auxquelles ils ne peuvent rien comprendre, qui règlementent les détails de nos quotidiens et qui expriment moins la volonté générale que celle des services des ministères.

 

Mais que pourraient faire nos législateurs ?

 

Et si tout simplement ils apprenaient la légistique, ce qui est leur seule mission, à moins de supprimer le Parlement, tout simplement.

  

 


Loi n° 2008-582 du 20 juin 2008 renforçant les mesures de prévention et de protection des personnes contre les chiens dangereux (JO 21 juin, p. 9984).

 

C. pén., art. 221-6-2, 222-19-2 et 222-20-2.

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25 décembre 2009 5 25 /12 /décembre /2009 14:29

 

Ladyboy

 

 

            La Divinité est pour nous une occasion de penser le rapport du genre et du sexe. Elle nous permet de comprendre que les genres ne sont pas réductibles au sexe ou, plutôt, que le sexe n'est qu'une manifestation, une expression parmi d'autres des genres. Ainsi homme et femme ne se réduisent pas à leur sexe: la femme n'est pas un mâle de sexe différent et vice versa.

Si les genres ne sont pas réductibles au sexe, le féminin, donc, peut être une qualité partagée par le mâle. Il n'y a pas d'assignation "biologique" ou essentialiste des genres aux sexes. C'est ce que l'on entend par exemple dans l'expression biblique "comme un père matriciel se fait miséricordieux envers ses fils" (Ps 103,13).

La miséricorde (rahamim) hébraïque est matricielle (rehem /la matrice) parce qu'exprimée avec la même racine sémantiue, alors qu'en Grèce la matrice (hyster) donne l'hystérie. Pour la Bible hébraïque elle est aussi une qualité élective pour le père. Grâce et Rigueur correspondent dans l'herméneutique de la Cabale à féminité et masculinité. Ce sont avant tout des "qualités" divines, auxquelles l'homme doit s'efforcer de ressembler.

La grâce, c'est justement cette qualité attachée au retrait créateur de Dieu qui porte l'homme comme une matrice portant un embryon... Tout être est appelé à l'expérience de la matrice, qui peut avoir ainsi une traduction symbolique, psychique ou relationnelle.

Mais il est aussi appelé à l'expérience de la rigueur et de la Loi.  Pour les théosophes, on ne peut imaginer l'existence du monde sans cette collaboration des deux qualités en Dieu. Ainsi, retrait matriciel et expérience du monde constituent les deux moments de la condition humaine dans le monde.

Dans le rapport de l'homme et de la femme, est en jeu l'être de la Divinité.  Il met en jeu l'univers. S'il est gagné par le déséquilibre, c'est le Nom divin qui n'est plus unifié. Cette idée typiquement cabalistique découle de la notion de l'homme créé "à l'image de Dieu".

Cette perspective nous aide à nous accoutumer à l’idée que le référent biologique est impensable en termes bibliques et encore plus lorsqu’il s’agit de définir l’humain. La sexualité (qui est bien le fait d’hommes et de femmes différents sexuellement l’un de l’autre) est la conséquence de la différenciation propre à la création plutôt que son origine, sa cause.

Le sexe est à prendre comme épreuve de l’altérité et non comme son support.

Sur la  base de cette complexité l'analyse cabalistique va ouvrir une brèche dans le système de reconnaissance des identités sexuelles risquant ainsi de faire perdre aux institutions religieuses, garantes de la stabilité sociale son contrôle absolu sur les rôles, les hiérarchies et les normes relatives aux pratiques sexuelles, comme on l'a vu dans les syndromes du mâle. L'éclairage ésotérique met en évidence le concept de bisexualité.

 

La bisexualité divine est  un phénomène des plus répandus à travers le monde. Et même des divinités masculines ou féminines par excellence sont communément regardées comme étant androgynes. Ce schéma général de la croyance en l’existence d’un être suprême primordial et androgyne auquel succède un premier couple, dont les membres peuvent être aussi bien deux frères, un frère et une sœur, le Ciel et la Terre, le Soleil et la Lune, etc., est lui-même le paradigme d’une l’humanité primitive dont le ou les premiers représentants possèdent également les deux sexes. Un couple divin primitif fait, alors,  fonction de géniteur du cosmos et il remplit la fonction démiurgique assurée originellement par l’Être suprême bisexué devenu trop lointain.

C’est ainsi que les religions anciennes du Proche-Orient ont accordé une large place au couple d’un dieu et d’une déesse, aux liturgies célébrant leur Mariage sacré, appelé hiérogamie, aux mythes relatant leurs amours et les enjeux cosmiques et sociaux de leurs unions.

-   En Assyrie et en Mésopotamie, les couples divins Dumuzi-Inana à Sumer, Marduk-Sarpanit en Akkad, pour ne parler que des plus célèbres, occupent et obsèdent la conscience religieuse des hommes de l’Antiquité. Un des mythes les plus anciens qui a été conservé met en scène le couple divinisé du Ciel (mâle) et de la Terre (femelle), dont l’union donne naissance à tous les êtres vivants. Un poème liturgique sumérien évoque leur union en termes non équivoques:

«La Terre grande et plate se fit resplendissante, para son corps dans l’allégresse, la large Terre orna son corps de métal précieux et de lapis-lazuli [...]. Le Ciel se para d’une coiffure de feuillage et parut tel un prince, la Terre sacrée, la vierge, s’embellit pour le Ciel sacré, le Ciel, le dieu sublime, planta ses genoux sur la large Terre, et versa la semence des héros, des arbres et des roseaux en son sein, la Terre douce, la vache féconde, fut imprégnée de la riche semence du Ciel, et dans la joie la Terre se mit à donner naissance aux plantes de vie.»

-   De même l’Égypte pharaonique est-elle hantée par le souvenir des figures d’Isis et Osiris et des couples mystérieux des théogonies primordiales.

-   En Extrême-Orient, l’Inde célèbre encore les couples que forment ses plus grands dieux, comme Brahma et sa Shakti (Sarasvati ou Brahmî) ou Shiva et Kali.  

-  Quand un couple n’occupe pas la première place, c’est un dieu suprême androgyne, homme et femme ou père et mère à la fois, tel le Zeus des hymnes orphiques, qui assume la création. Ainsi en est-il, de la religion des Australiens aborigènes à la mythologie grecque en passant par le zervanisme de l’ancienne Perse, et quelles que soient les formes spécifiques que revêtent les dieux.

Comme on le voit, il semble que la croyance en l’existence d’un couple primitif divin, sexuellement différencié ou non et qui succède souvent à un dieu premier androgyne, soit enracinée au plus profond de la conscience religieuse de l’humanité, à toute époque et en tout lieu.

Cependant, Il semblerait à première vue que la religion biblique des Hébreux, héritiers à plus d’un titre de ces civilisations, qui plongent leur racine dans la préhistoire de l’humanité, ait évincé toute référence à cette représentation mythique au profit de la croyance en un Dieu unique.

Cette divinité suprême a cumulé la totalité des traits que se partagent par ailleurs les divinités mâles et femelles, ou plutôt, abandonnant presque tout caractère féminin, a fini par s’identifier à la figure d’un Père unique. L’émergence du monothéisme hébreu est souvent même présentée comme la victoire du système de société patriarcale sur un matriarcat préexistant où la figure des déesses mères avait une position centrale. 

Pourtant, la Bible, aussi, considère que l’humanité dérive d’un premier couple, mais Adam et Eve perdent bien vite tout ce qui aurait pu les assimiler à des êtres divins: ils sont très vite chassés du jardin d’Eden et condamnés à la mortalité et au travail. Cette déchéance du couple primitif par laquelle il rejoint l’existence ordinaire est une sorte d’intrusion brutale du principe de réalité venant rompre l’enchantement du monde mythique et déplaçant l’enjeu de l’aventure humaine sur le plan d’une histoire, dont les hommes sont directement responsables.

Le déchiffrement des drames des premières familles humaines (meurtre d’Abel par son frère Caïn, déluge, dispersion des peuples et des langues à cause de la tour de Babel) devient le matériau édifiant d’une histoire orientée par le désir de surmonter cette faillite originelle. 

Généralement, l’histoire des premiers couples, divins ou humains, n’est pas une histoire heureuse. Quelque accident survient, qui dérègle le bon déroulement de leurs amours et de leurs engendrements, comme si le surgissement de la dualité était marqué du sceau du malheur, et que la déchéance nécessaire du principe unique primordial, sa scission en deux entités distinctes, entraînait invariablement une série de drames qui s’enchaînaient l’un à l’autre.

Malgré ses inévitables répétitions, marquées comme partout ailleurs par des rites de recommencement, le temps cesse d’être la pure et simple répétition du même et la déchéance du premier couple apparaît comme le point de départ irréversible d’une humanité sur laquelle pèse la charge de son propre destin.

Mais, ce fait patent et qui paraît incontestable d’une disparition de toute figure féminine de rang divin au sein du monothéisme hébreu, se heurte à un autre fait historique contradictoire : l’apparition au Moyen Âge d’un système de pensée religieux au sein du judaïsme appelée Cabale ou «tradition», évoluant dans le cadre du monothéisme ancien, qui a accordé à la forme féminine du divin, et à la notion d’un couple divin formé d’une face masculine et féminine, une place qu’il n’est pas exagéré de dire fort grande.

Dans le christianisme, l’émergence de la figure de la Vierge Marie, et même à certaines époques l’apparition d’une féminisation de la figure du Christ appelée «Jésus notre mère», voire son androgynisation dans des courants anciens de certaines écoles gnostiques de la fin de l’Antiquité ou médiévaux, ont atténué aussi dans une large mesure la masculinité exclusive du Dieu de l’Ancien Israël. Malgré l’extrême diversité des représentations et des croyances religieuses, il semble que l’on puisse apercevoir très schématiquement qu’au cours de l’évolution des civilisations et des systèmes de représentation, chaque époque de renouvellement, chaque tournant culturel important, qui est toujours aussi une époque où est relancée la quête des origines, soit l’occasion d’une confrontation et d’une nouvelle combinaison entre un principe primordial unique et un couple d’opposés.

            La religion traditionnelle chinoise, quant à elle,  se fonde sur l'ancienne conception de l'organisation du cosmos. Tout ce qui existe, y compris le ciel, la terre, les hommes et les dieux, est fait de la même substance vitale, le QI. Le QI se manifeste essentiellement sous la forme de deux forces complémentaires, le yin et le yang.
A l'origine yin signifiait le versant ombragé d'une colline  et yang son versant ensoleillé.
Selon la philosophie chinoise toute chose est faite de yin et de yang, en proportions variables. Les yin est le complément du yang.
Le yin et le yang est la loi générale de l'univers, la conclusion de toute choses, l'origine de la transformation de tout et de la croissance-destruction.

Il peut représenter non seulement deux choses opposées, mais aussi deux aspects opposés au sein d'une même chose.

Cette notion de complémentarité est importante, d'autant plus que la pensée occidentale pense plus volontiers le dualisme sous forme d'opposition que de complémentarité.

La pensée chinoise fait remonter la manifestation du monde au yang et au yin, rapportés aussi au Ciel et à la Terre. En effet, dans les textes sapientiels comme le Tao Te King de Lao-tseu, il est dit que le Tao, le Principe absolu ou "vide suprême", engendre l'Etre comme sa première détermination, au sein duquel se forme la dyade métaphysique du yin et du yang, polarité-racine du Multiple, à savoir de la Manifestation. De leur fusion, selon différents équilibres, naissent donc les êtres humains, la nature vivante et tout le cosmos.

En nous référant à la symbolique des nombres, nous pourrions dire que du Zéro métaphysique (le Tao) naît l'Un (l'Etre), puis de celui-ci le Deux, le yin et le yang, qui, en s'unissant, donnent naissance aux "dix mille êtres".

Cela n'est pas sans évoquer la Tétratkis de Pythagore quand elle est en quelque sorte une représentation imaginale des métamorphoses de tous les aspects de l'origine.

Pour Pythagore, le triangle signifie la triple nature de la première substance différenciée ou la consubstantialité de l'Esprit manifesté, de la matière, et de l'Univers leur fils.

Le point unique du haut du triangle est l'unité d'où tout procède et tout est de la même essence que lui. Le sommet Pythagoricien est dit le père, le côté gauche est la duade, la mère, le côté droit représente le fils que l'on retrouve comme époux de la mère dans beaucoup de cosmogonies. La base est l'univers, naturé en père-mère-fils, dans le monde phénoménal Cette monade trinitaire est un triangle équilatéral.

Le sommet est le UN, (en ces temps le zéro, chez les grecs, n’était pas encore inventé)  non pas le nombre mais l'unité qui est en contact avec le vide, l'Aïn-sof de la gnose hébraïque, le Mystère des Mystères, le Qi chinois . L'unité contient le 2 qui est le premier nombre parce qu'il faut qu'il y ait le 2 pour qu'il y ait soit augmentation, soit division, pour qu'il y ait autre chose et c'est ce quelque chose d'autre qui permet de dire que le 2 fonde le 1, qui alors se différencie de l'unité indénombrable.

Avec le 2, le 1 se sépare de l'unité. La différenciation des sexes, c'est cette séparation de l'unité primordiale. L'humanité  apparaît au terme d'une série de séparations, de divisions, de classements, comme  dans une décantation des créatures: séparation entre le Créateur et la créature, le  ciel et la terre, le règne végétal et animal "selon leurs espèces".

 

C'est pourquoi, des enseignements, tissés à travers ces mythes et légendes,  vont décrire, sous forme symbolique, la méthode et les conditions par lesquelles l'initié peut retrouver son chemin de retour vers une terre promise édénique dont nous serions issus. Et parmi ces conditions on trouve bien sûr la complémentarité des genres.

            Ainsi est  attestée, dans l'Évangile de Thomas, qui témoigne de l'atmosphère mystique du christianisme naissant, de la nécessité de la bisexualité.  Dans l'Évangile de Thomas, Jésus, s'adressant à ses disciples, leur dit : " Lorsque vous ferez les deux < être > un, et que vous ferez le dedans comme le dehors et le dehors comme le dedans, et le haut comme le bas ! Et si vous faites le mâle et la femelle en un seul, afin que le mâle ne soit plus mâle et que la femelle ne soit plus femelle, alors vous entrerez dans le Royaume .  L'expression " devenir un " est encore mentionnée plusieurs fois.

            C'est ce qu'écrit l'épileptique Paul aux Galates, 3, 28 : «  Il n'y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni mâle ni femelle ; car vous tous n'êtes qu'un dans le Christ Jésus. Cette unité est celle de la première création, avant la création d'Ève, lorsque 1'homme  n'était « ni mâle ni femelle ». on peut souligner, ici, une contradiction avec sa lettre aux Corinthiens, interdisant la parole aux femmes!

Centrée sur l'unité primitive de l'être humain, une même doctrine fut soutenue par Scot Érigène (théologien écossais du 9ème siècle), qui s'inspirait d'ailleurs de Maxime le Confesseur (580). Pour Érigène, la séparation des sexes faisait partie d'un processus cosmique. La division des Substances avait commencé en Dieu et s'était effectuée progressivement jusque dans la nature de l'homme, qui fut ainsi séparé en mâle et femelle. C'est pourquoi la réunion des Substances doit commencer dans l'homme et s'achever de nouveau sur tous les plans de l'être, Dieu inclus. En Dieu, il n'existe plus de division, car Dieu est Tout et Un.

Pour Scot Érigène, inspiré par le néo-platonicien Denys l'aréopagite, la division sexuelle fut une conséquence du péché, mais elle prendra fin par la réunification de l'homme, qui sera suivie par la réunion eschatologique du cercle terrestre avec le Paradis. Le Christ a anticipé cette réintégration finale. Pour Erigène, le Christ avait unifié les sexes dans sa propre nature, car, en ressuscitant, il n'était " ni mâle, ni femelle, bien qu'il fût né et mort mâle ".
Mais ce sont surtout certaines sectes gnostiques chrétiennes qui ont donné à l'idée de la bisexualité une place centrale dans leurs doctrines. Selon les enseignements transmis par saint Hippolyte (évêque et martyr 3ème siècle), Simon le Mage (magicien de Samarie, époque Jésus) nommait l'esprit primordial arsénothélys, " mâle-femelle ", en anglais lady-boy.  


 Ce n'est pas ici le lieu d'étudier l'origine de ces formules gnostiques et para-gnostiques sur la totalité divine et l'androgynie de " l'homme par-fait ". On sait que les sources du gnosticisme sont extrêmement disparates ; à côté de la gnose juive, des spéculations sur l'Adam primordial et sur la Sophia, on y retrouve l'apport des doctrines néo-platoniciennes et néo-pythagoriciennes, et des influences orientales, surtout iraniennes.  Saint Paul et l'Évangile de Jean comptaient déjà l'androgynie parmi les caractéristiques de la perfection spirituelle. En effet, devenir " mâle et femelle ", ou n'être " ni mâle ni femelle ", sont des expressions plastiques pour lesquelles le langage s'efforce de décrire la metanoia, la " conversion ", le renversement total des valeurs.

Après tout il est tout aussi paradoxal d'être " mâle et femelle " que de redevenir enfant, d'avoir 3 ans, de naître de nouveau, de passer par la " porte étroite ".

Ce qui intéresse notre recherche, c'est le fait que, dans la spéculation métaphysique de Platon aussi bien que dans la théologie d'un Philon d'Alexandrie, chez les théosophes néo-platoniciens et néopythagoriciens comme chez les hermétistes qui se réclament de Hermès Trismégiste à travers son dialogue du  Poemander qui lui serait attribué (traduit par Marsile Ficin), ou chez nombre de gnostiques chrétiens, la perfection humaine était imaginée comme une unité sans fissures. Celle-ci n'était d'ailleurs qu'une réflection de la perfection divine, du Tout-Un. Dans le Discours parfait, Hermès Trismégiste révèle à Asclépius que " Dieu n'a pas de nom ou plutôt il les a tous, puisqu'il est à la fois Un et Tout. Infiniment rempli de la fécondité des deux sexes.

L’advenue de l’alter ego féminin c'est l’épreuve proposée par Dieu aux yeux d’Adam, c’est une sorte de rite initiatique que Dieu propose en liant l’union et l’accouplement à ce qui était consubstantiel en Adam, son Ève.

« L’Amour » naquit donc pour la tradition judéo-chrétienne d’un double constat : celui d’une unité originelle (même chair, même séparation) et celui  d’une césure fondamentale génératrice d’un « face à face » dans l’union et  la recherche de ce qui manque à l’absolue symbiose du principe mâle et du principe femelle. Ainsi, il n’y aurait pas d’« adâm mâle » ni d’« adâm femelle » mais d’un coté l’homme et de l’autre la femme, deux corps, distincts de nature, mais cherchant dans l’accouplement le manque de l'Unité transcendante.

 L’exégèse juive et la langue hébraïque permettent de relier substantiellement masculin et féminin en utilisant les termes ‘ish et ‘ishshah. En chacun de ces termes se trouve une lettre du nom divin qui marque ainsi chaque sexe de deux substrats constitutifs de la divinité. Si Dieu créa l’homme mâle et femelle cela laisse supposer que l’un comme l’autre, Adam comme Ève, s’intègrent à la grâce de la restauration continue de l’image de Dieu.

Le mythe redoutable devient récit édifiant, histoire exemplaire, et la frontière entre le monde religieux et celui de la vie profane perd son étanchéité. C’est de ce mouvement de profanisation du sacré (simplification, élucidation) et de sacralisation du profane (identification, humanisation des héros et des sauveurs),  que les civilisations judéo-chrétiennes sont nées et se sont développées jusqu’à l’époque contemporaine où les limites du religieux et les bornes du monde profane deviennent de plus en plus flous et difficiles à définir.

Il est certes vrai qu’il y a eu dans l’histoire des lectures de la Bible multiples et contradictoires, sur la base desquelles des édifices religieux complets ont été construits. Il faut néanmoins toujours revenir au texte, dans sa version originale, pour voir si les lectures déjà faites en ont épuisé tous les possibles et si notre époque peut s’en forger une compréhension inédite

De la qualité de leur inter-pénétration, de ses effets heureux ou désastreux, dépend aujourd’hui plus que jamais peut-être le destin de l’humanité et plus particulièrement celui des femmes.

 

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3 décembre 2009 4 03 /12 /décembre /2009 13:02

Autour de Pythagore : divagations

 

Vers le 6ème siècle avant J.C., en Egypte ancienne, les nombres ne semblaient coder encore que les impôts, le commerce, les salaires.

L'évaluation, par les harpédonaptes (fonctionnaires royaux, arpenteurs géomètres), de la surface des champs cultivables dont la crue du Nil a effacé les bornes délimitatives, ne géométrise pas, mais ne cherche qu'à clore les contentieux entre voisins par la force de l'Etat. Avec le droit de propriété, voici du droit civil et privé. Mais aussi, en délimitant les bornes, le cadastre royal fixe l'assiette de l'impôt, voilà du droit public et fiscal. Les nombres ne disent, ainsi, que les relations humaines.

Et puis un jour... De la gigantesque masse de pierres, du mausolée du pharaon Kéops va naître la géométie sur le sable ensoleillé maquillé par son ombre. En rapportant l'ombre du tombeau à celle d'un poteau de référence, ou à la mesure de son corps, selon la légende, Thalès énonce l'invariance d'une forme malgré la variation de sa taille. En effet, son théorème montre la progression ou la régression infinies de la dimension, dans la conservation d'un même rapport, du colossal, la pyramide, au plus médiocre bâton planté dans le sol. Quel effacement de toute hiérarchie dans le semblable, puisque chaque stade, du plus grand au plus petit, conserve le même rapport.

Thalès nous fait découvrir ainsi un monde hors des sociétés où les choses sont en rapport avec elles-mêmes. La proportion parle, sans bouche humaine, montre un ordre qui ne connaît pas la loi sociale, qui échappe à la toute puissance. Une liberté, une égalité sans pareilles ! Pharaon meurt une seconde fois quand Thalès, en mesurant la pyramide, la réduit à un simple polyèdre dans l'homothétie de son ombre de géomètre.

La proportion analogique, voici la grande conceptualisation grecque, pas celle du rapport simple

a/b, mais celle qui intéresse en tant que médiétéH, celle qui va d'un rapport à un autre, tel a/b = c/d et par substitution peut passer de celui-ci à un troisième rapport et ainsi de suite. Il ne s'agit point de couper quelque chose en part, donc de partager ou de prélever, ce que chacun, généreux ou léonin, sait faire depuis les commencements, mais de construire, pas à pas, une chaîne, donc de trouver ce qui, sous-jacent, stable et glissant, transite le long de son enchaînement et les grecs appelleront ce rapport d'analogie «logos». Comme Platon et Aristote, les StoÏciens penseront que le logos pur est parole, intelligence, un accès direct et véritable aux choses, ce que les nombres et leurs rapprts peuvent enfin faire.

En ce temps-là, vers le 6ème siècle avant J.C. vivaient aussi Zarathoustra, Lao-Tseu, Bouddha,

Confucius, dans les ailleurs de la Perse, de la Chine, de l'Inde.

 

Ici, en Grèce, vers 530 av. J.C., à Crotone, justement revenu d'Egypte mais aussi de Perse, d'Inde, de Chaldée, de Thrace, un homme né 40 ans plus tôt à Samos, ramène avec lui des savoirs ancestraux, une sagesse du monde que, ses voyages, ses probables rencontres avec ces personnages

sus-cités, ses initiations reçues, ont sans aucun doute forgés. On prétend qu'il fut initié aux mystères, ceux de Thèbes, ceux des Mages chaldéens, aux pratiques orphiques, il aurait reçu le baptême dans l'Euphrate, aurait été enseigné par le fameux Thalès et purifié par Zoroaste et

Bouddha eux-mêmes,

De cette appréhension particulière et métissée du monde d'Asie et d'Asie mineure, Pythagore, car c'est de lui dont il s'agit, le «premier maître universel» comme l'appelait Hegel, en fera une philosophie. Comme le rapporte Cicéron, c'est Pythagore qui aurait forgé le mot philosophe pour se définir ainsi devant le tyran Léon de Phlionte qui lui demandait qui il était, et comme il l'expliquait, le philosophe est celui qui cherche à découvrir les secrets de la nature de façon désintéressée.

Il aurait participé alors à faire basculer la Grèce d'un mode de pensée religieux à un mode de pensée rationnel.

Comme on le comprend, aux conditionnels employés pour évoquer le parcours de Pythagore, il est difficile de démêler, dans la personnalité du philosophe, ce qui relève de la légende merveilleuse de ce que fut sa vie, car nous n'avons de lui aucun ouvrage, mais seulement quelques fragments d'un de ses disciples appelé Philolaos. Même les fameux vers dorés, qui lui sont attribués sont douteux quant à leur origine. Il nous est même impossible de distinguer l'enseignement du maître des théories des disciples. Nous ne pouvons parler que du pythagorisme, sans prétendre savoir ce qu'a pensé Pythagore. De plus, la plupart des renseignements qui nous ont été conservés, épars dans un grand nombre d'ouvrages, ne méritent que peu de confiance. Le mot Pythagore ne désignerait même pas un homme, mais une science.

Nous lisons dans le dictionnaire (Welsh, d’Owen Pughes) :

Pythagoras : Explication de l’Univers, Cosmogonie.

Pythagori : expliquer le système de l’Univers (mot composé de pyt, période de temps ; agori, découivrir).

Python : système de l’Univers.

Pythone : une cosmogoniste, une pythonisse.

Pythoni : traité de cosmogonie.

Pythonydd : celui qui systématise le monde.

 

(Pour Céline Renooz, la célèbre misandre belge). Et plus encore, certains pensent que les fables inventées sur la prétendue vie d’un homme appelé Pythagore n’auraient aucune réalité, corroboré en cela par l’historien des religions Ernest Havet  qui disait : « rien de plus connu que ce nom, rien de moins connu que l’homme lui-même » et de rajouter plus loin : « Je ne considère Thalès, Pythagore, que comme des noms représentatifs d’un système scientifique. »

Ce qui n’empêchera pas des auteurs classiques de faire de Pythagore un personnage historique et ils lui inventeront une biographie. Est-il rien de plus vrai que la vérité demande Nikos Kazantzakis et de répondre : la légende. C’est elle qui donne une immortalité à l’éphémère vérité.

Pythagore est donc devenu de bonne heure un personnage légendaire. Je laisserai donc son histoire aux textes de ses disciples, à toute la littérature très abondante que cet extraordinaire personnage ne manqua pas d'inspirer, aux doxographies, ces compilations des textes grecs du début de l'ère chrétienne, et on peut citer les  vies de Pythagore écrites, une par Diogène Laerce, une autre par Porphyre et la plus connue par Jamblique, vers le 3ème siècle.

Ce qui me paraît intéressant de rapporter ici, c'est ce en quoi son savoir, ses connaissances, ses enseignements, qui lui sont attribués, auraient pu influencer la franc-maçonnerie.

Il y a deux choses à distinguer dans le pythagorisme : une philosophie, c'est-à-dire une explication de l'univers, et une école des vertus. Je retiendrai ces deux aspects avec les nombres et la géométrie d'une part, l'ordre pythagoricien d'autre part.

1 -C'est autour de la souveraineté des nombres que l'on peut penser l'apport de Pythagore à la connaissance universelle et le considérer comme une des sources importantes de la franc-maçonnerie.

Et tout d'abord, ce rapprochement me paraît légitime car, en effet, dans l’ancien manuscrit maçonnique le Cooke conservé à la Bibliothèque Britannique, l’on peut lire aux paragraphes 281-326 que toute la sagesse antédiluvienne était écrite sur deux grandes colonnes. Après le déluge de Noé, l’une d’elles fut découverte par Pythagore (nommé Pictagoras dans le texte) et l’autre par Hermès le Philosophe, qui se consacrèrent à enseigner les textes qui y étaient gravés.

Sur le frontispice des Constitutions d'Anderson on retrouve le "théorème de Pythagore" concernant les triangles rectangles, le reconnaissant sans doute comme le père de la géométrie.

Les bâtisseurs médiévaux, quant à eux, transmettront une géométrie sacrée qui remonterait à

Pythagore, qui resta vivace jusqu'au 16ème siècle et dont on connaît l'influence dans la Tradition maçonnique.

Qu'en est-il de cette élaboration philosophique d'objets mathématiques et géométriques permettant la contemplation des formes intelligibles, ces réalités invisibles qui modèlent l’Univers ?

Pour les pythagoriciens, les choses sont nombres, les nombres se trouvent dans les choses, les nombres sont la cause et les principes des choses ou encore les choses sont constituées par les nombres, comme l'exprime Aristote. (Exemple des fleurs des coquillages, lois de la physique etc…)

Les pythagoriciens furent sans doute les premiers à penser que le nombre est la structure d'accueil

pour recevoir, analyser et chercher à comprendre l'incompréhensible et que le nombre, à travers l'intelligence, parle, en symbole, pour découvrir la réalité ontologique. C'est donc la dimension symbolique, analogique et je dirai métaphorique des nombres, qui nous interpelle.

Pythagore aurait été, ainsi, à l'origine de :

° La symbolique des pairs et impairs

- l'impair, limité, Un, droite, mâle, en repos, rectiligne, lumière, bien, carré, domine, équilibrant, avec une partie médiane, l'unité, deux parties symétriques. Dans le monde, l'impair sera donc le principe de la totalité puisqu'il comporte un commencement, un milieu et une fin.

- Le pair apparaît, par opposition dans le principe de la dualité de l'existant, illimité, multiple, gauche, femelle, en mouvement, courbe, obscurité, mauvais, oblong.

On peut dire que notre premier grade s'appuie aussi sur ce symbolisme de la dualité pythagoricienne.

 

° La fameuse tétraktys.

Bien sûr sa forme triangulaire montre à l'évidence le 3, la réconciliation de la dualité dans son principe qui est l'unité, l'harmonie universelle. La triade est le nombre du tout, comme le reconnaît

Aristote, « c'est le nombre 3 qui définit tout et toutes choses puisque ce sont les constituants du commencement, milieu et fin ». C’est pour cela que 3 fut choisi comme base numéraire. Est-ce Zoroastre qui inspira Pythagore dont la doctrine était exposée dans ses Oracles et je cite : « le ternaire partout brille dans l'Univers et la Monade est son principe » et selon Servius les pythgoriciens assignèrent au Dieu suprême le trois qui est parfait, car il a un commencement, un milieu et une fin. Les pythagoriciens choisirent, naturellement, le triangle pour représenter le nombre 3.

Sans m'étendre davantage, voici bien un des premiers symboles maçonniques.

Mais je pense que cette forme, mise en exergue dans le temple, par sa position géographique, comme point focal, dans l'est des commencements de la lumière, delta lumineux, daleth hébraïque et donc porte d'un ailleurs, est une épure de toutes les tétrades phytagoriciennes, un plérome, une forme imaginale de la progression dynamique des illimités et des limitants et je cite Philolaos qui, à l'époque de Socrate, transcrivait la mémoire du maître, « les illimités et les limitant, en s'harmonisant, constituent, au sein du monde, la nature, ainsi que la totalité du monde et ce qu'il contient ». En somme, la triangulation, c'est l'enveloppe qui montre les mystères de la nature.

Les pythagoriciens distinguaient, en fait, 11 tétrades et je vais prendre le temps de vous les évoquer parce qu'il s'agit de la pensée analogique et gnostique que Pythagore syncrétisa, sans doute, à partir de ce qu'il avait appris ou conçu et qu'il enseigna.

On va voir que chaque tétrade est, non une collection, un inventaire, mais une progression qui conduit du point au volume, de l'homme à la cité, de la naissance au déclin. Chaque élément engendre et limite le suivant comme le point est l'origine et la limite de la ligne, la ligne celle de la surface, la surface celle du solide. La tétrade est pour moi un méta-langage, une forme pour dire comment le monde de la réalité est issu de l'unité primordiale, à travers les principes exprimés par les nombres.

1 - La première tétrade est le triangle enchassant le nombre parfait 10, représenté par 10 points répartis en triangle sur 4 lignes. Il s'agit de la tétrade originelle qui est l'addition des 4 premiers nombres et conduisant progressivement au principe du nombre 10, en même temps qu'elle engendre les 4 consonances de la gamme (première, quarte, quinte, octave). Selon la tradition,

Pythagore, par l'observation et l'expérience avait découvert que les rapports entre la longueur des 4 cordes du tétracorde par rapport à la première étaient exprimés par les rapports numériques 4/3, 3/2,

2/1. La tétractys donnait la clef des mystères de l'acoustique et les pythagoriciens étendirent à tous les domaines de la physique les conclusions de cette découverte. La formule du serment pythagoricien, transmises par différents auteurs et que l'on trouve dans les vers dorés sacralise la tétractys : Je le jure par celui qui a transmis à notre âme la tétractys en qui se trouvent la source et la racine de l'éternelle Nature.

Un nombre n'est pas une valeur abstraite, c'est une "vertu intrinsèque et active de l'UN suprême, de

Dieu, source de l'harmonie universelle" nous rappelle Edouard Schuré, dans « Les grands initiés »). Les nombres montrent l’émanation de la création à partir d’une unité indifférenciée primordiale.

2 - 3 Je passe rapidement sur la deuxième et troisième tétrade embrassant, dans une double progression géométrique de raison 2 et 3, la nature de toutes les grandeurs : le point, la ligne droite, la ligne circulaire, la surface plane, la surface courbe, le solide à surfaces courbes, le solide à surfaces planes.

4 - La quatrième tétrade est physique avec 1 = le feu, 2 = l'air, 3 = l'eau, 4 = la terre qui sont nos purifications lors des voyages de l'initiation.

5 - La cinquième, celles des figures géométriques avec les 4 premiers polyèdres.

6 - La sixième, celle des choses engendrées à laquelle Aristote accorde la génération du vivant à partir de la semence et son augmentation dans les trois directions, largeur, longueur, hauteur.

7 - La septième concerne le développement de la société. Homme, famille, bourg, société.

8 - La huitième présente les facultés cognitives qui assurent la connaissance des tétrades précédentes ; pensée, science, opinion, sensation.

9 - La neuvième distingue les quatre dimensions de l'être animé.

10 - La dixième celle du temps avec ses 4 saisons

11 - La dernière celle des âges de la vie ; enfance, adolescence, maturité, vieillesse.

 

Ainsi les tétrades dévoilent l'Unité génétique de toutes choses en train d'accomplir leur achèvement comme les séphirot dans l'arbre de vie qui en reprendront l’idée.

On a pu faire l’hypothèse que Pythagore, rapporta de son séjour de près de 20 ans en Egypte, la compréhension du mystère des pyramides : La pyramide de Kéops, qui semble n’avoir jamais recelé aucune momie de pharaon, ne serait-elle pas une forme sanctifiée du divin ? Ses dimensions représentant la compréhension du divin se déployant, et cette incarnation de l’intelligence divine aurait été reformulée par la tétractys ? Qu'est-ce que Dieu, demandait saint Bernard : il est longueur, largeur, hauteur, profondeur. La pyramide serait le symbole de toute la création, une représentation mathématique du fonctionnement de l’Univers. Dans ses dimensions se trouveraient encodées les vérités fondamentales de notre monde.

Dans ce conservatoire des nombres est exprimée l’actualisation de la possibilité, c’est-à-dire l’Être, l’assurance que tout est vivant, que le Présent est éternel, la simultanéité du Temps, la notion de

Tri-unité du Seul et Unique.

Cette vision est très importante car c’est la possibilité de sortir de la vision du Dieu personnel, elle conduit à un concept abstrait. Le monde est issu de « ce qui n’a pas de limite » traduction de ce que la kabbale nomme « ein soph ».

A ce propos on peut en déduire que Pythagore a inscrit dans sa figure triangulaire :

Le monisme : Tout ce qui est, est Un. Cela s’oppose au monothéisme ; il n’y a pas séparation de nature entre le divin et l’homme ou la nature.

Le holisme : Tout forme un tout, nous, nature, Dieu compris. C’est un immense organisme qui vit, une entité organique qui vit sa vie de façon totalement inter-connectée. La physique quantique avec la théorie des cordes ne dit-elle pas la même chose aujourd’hui ?

Le naturalisme : il n’y a rien en dehors du tout. Nature et Dieu dont deux regards posés sur le grand Tout, comme dans le taoïsme

Le panthéisme : le livre de l’existence, comme les livres sacrés, c’est la nature. Tout est divin ce qui implique une éthique profonde du respect.

L’émanationisme : Pas de création mais émanation, donc pas de séparation. Cela s’oppose donc au monothéisme. Tout est en mouvement, tout est en devenir. Il ne s’agit plus d’une métaphysique de l’Etre mais d’une métaphysique du devenir et alors se pose la question vers quoi. Dieu n’étant pas achevé, le monde étant son accomplissement, le perfectionnement de l’être devient l’accomplissement du Tout.

 

Le delta lumineux serait donc aussi une tétrade, un plérome, une représentation systématique nous répondant à la question d'où vient le monde et comment il se déploie.

 

L’importance de la Tetraktys pythagoricienne dans n’importe quel type de connaissance métaphysique et cosmogonique est évidente. D’autre part, le rapport des harmonies musicales avec les nombres est également un thème pythagoricien que la Maçonnerie et le Corpus Hermeticum reprennent sous forme de degrés et touches de reconnaissance liés aux sphères planétaires et aux

Régents qui les gouvernent. Il faudrait y ajouter les différents théorèmes pythagoriciens, sachant l’importance que l’art et la science de construire ont pour la Maçonnerie.

Parmi eux, il suffirait de signaler celui du triangle rectangle, qui formé avec les nombres de la triade «3, 4, 5» est dit égyptien avec son hypoténuse (traduction de l’égyptien, corde tendue entre les opposés) ressemblant si grandement à la corde des harpédonaptes marquée par des nœuds en 3, 4, 5.

 

° Le nombre d'or. Cette proportion d'harmonie, dite aussi dorée, est dérivée du rapport d'analogie

a/b=c/d quand on réduit les quatre termes à deux en conservant le même rapport. Nous devrions dire les nombres d'or, que Pythagore et sa femme bien-aimée Théano déclinèrent dans tous les sens possibles, sous toutes leurs formes possibles de rectangle, de pentacle, d'étoile ou de pentagone, les traquant et mettant ainsi en valeur les théorèmes de Thalès. Dans cette irrationalité mathématique, de Pi et de Phi, qui ne se mesure pas mais se montre dans les lois de la diagonale et du cercle et dans l'infini de leur décimales, ils virent sans doute cette part inachevée du monde en train de s'actualiser dans le temps et la forme, et cela me paraît être la beauté divine des nombres eux-mêmes.

 

° La physionomie des nombres : qui seront nommés parfaits (somme des diviseurs du nombre redonne le nombre, 6, 28), amicaux (la somme de diviseurs de l'un donne l'autre, 220 et 284), impairs ou pairs, triangulaires (3, 6, 10, 15), carrés (1, 4, 9,16), cubiques (1, 8, 27), rationnels, irrationnels, incommensurables. Quel vertige, quelle source pour la guématrie des cabbalistes et par là même pour nous francs-maçons.

 

° L’alphabet secret, selon Oswald Wirth,  inspiré des pythgoriciens, tel que l'a formulé Théon de Smyrne (2ème siècle av. J.C.), serait la source de notre table à tracer appelée aussi table tripartite avec 2 parallèles verticales et 2 parallèles horizontales délimitant 9 cases dont les limites symbolisent les lettres qui leur sont affectées. Pour Arturo Reghini («Les nombres sacrés dans la Tradition Pythagoricienne maçonnique »), il semble hors de doute que l'origine de la table à tracer remonte à la table de Théon. Elle indique aux francs-maçons que leurs constructions doivent se baser sur les propriétés des nombres ou de la géométrie et, symboliquement, que les travaux maçonniques doivent être exécutés en tenant compte des propriétés des nombres sacrés.

 

° Je n'évoquerai pas ici ce en quoi le regard et l'écoute du ciel par Pythagore, à travers l'harmonique des rapports mathématiques, nous permet d'entendre les planètes bruire les notes de la gamme en tournant sur elles-mêmes autour du soleil.

 

L'art géométrique de la franc-maçonnerie découle de la géométrie et de l'arithmétique pythagoriciennes parce que d'après les attestations de Proclus « à part quelques propriétés géométriques attribuées, sans doute à tort, à Thalès, les pythagoriciens ont été les premiers à étudier la géométrie et les nombres ». La compréhension des nombres pythagoriciens facilite la compréhension des nombres sacrés maçonniques.

En conclusion sur cette première partie : même si Pythagore n'a rien « inventé », il a reconnu le nombre 10 comme le plus parfait des nombres, parce qu'il contient l'Unité qui s’actualise en existant, et le zéro, symbole de la matière et du Chaos, duquel tout est sorti.  Ce nombre comprend donc dans sa figure le « ordo ab chao ».

 

2 -Mais c'est sur cette autre part de son enseignement, le perfectionnement de l’être, que Pythagore va aussi inspirer les sources maçonniques.

Selon Céline Renooz, dans son livre « Ère de vérité, histoire de la pensée humaine et de l'évolution morale de l'humanité à travers les âges et chez tous les peuples » : au milieu des luttes religieuses, le 6ème siècle vit se produire une réaction contre le nouvel Hellénisme, c'est-à-dire contre le désordre moral des nouveaux cultes ; il y eut un retour momentané aux grandes idées du passé. Une école se fonda dans laquelle on enseignait les lois de la Nature telles qu’elles avaient été formulées dans la brillannte époque de la primitive religion pélasgique (les ancêtres étrusques). C’était l’école dite pythagoricienne, dans laquelle on donnait l’enseignement de la science aux prêtresses grecques, les Pythies.

Mais, selon la légende, c’est à Crotone, en Italie du Sud (qui faisait à l'époque partie de la Grèce), que Pythagore, trouvant refuge, reçut le soutien de l'homme le plus riche de la ville, Milon, dont il épousa la fille Théano (à laquelle Renooz attribue la réalité de la création de l’école en tant que grande prêtresse de la Pythie). Toujours est-il, dans cette volonté de masculinisation, l’Histoire retiendra que c’est Pythagore, avec sa femme, toutefois, qui fonda l'école mixte pythagoricienne, connue aussi sous le nom de Fraternité pythagoricienne. Les femmes purent partager l'enseignement, elles furent environ 15% des initiées.

Prenons cela pour un des signes de la très grande tolérance exigée dans le comportement des initiés de l'école pythagoricienne.

On y enseignait de nombreuses disciplines, comme les mathématiques ou la philosophie. On pourrait dire que c'était une sorte d'institut, un genre de monastère qui n'est pas sans me rappeler la

Castalie du « jeu des perles de verre » de Hermann Hess, une association scientifique, philosophique, politique et religieuse avec règles de vie et d'éthique.

L’École pythagoricienne était une véritable école initiatique et le savoir mathématique soumis au secret. Le recrutement des membres de l'ordre était fait avec un soin scrupuleux. Pythagore, dit-on, étudiait sévèrement la vocation des jeunes gens qui se présentaient à lui, avant de les admettre aux premières initiations de cette vie nouvelle ; il cherchait à lire sur leur visage, à deviner dans leur démarche, dans leurs attitudes, dans toutes les habitudes de leur personne, les penchants de leur âme, le fond vrai de leur caractère, les aptitudes propres de leur esprit. »

Voici le principe de nos enquêtes, n'est-ce pas ?

Les membres de l’École étaient séparés en deux groupes. Un rideau était tiré au milieu de la salle où Pythagore professait. Les élèves devaient ECOUTER. Ils n'avaient pas le droit de parler durant les cours. Le silence de l'apprenti est comme celui de l'élève. Les exotériques se tenaient de l’autre côté du rideau et pouvaient seulement l’entendre. Les ésotériques se trouvaient du même côté que

Pythagore. Cela avait une extrême importance dans la vie de l’École. Pythagore voulait savoir si les membres étaient capables de se taire et de garder secret ce qu’ils avaient entendu. Après cinq ans, un exotérique était autorisé à traverser le rideau. Cela marquait une étape importante dans la vie de l’École. Appellerions-nous cela une augmentation de salaire ?

Les textes des pythagoriciens étaient eux aussi soumis au secret. Rédigés dans un langage à double sens, ils jouaient sur deux niveaux d’interprétation ; l’un compris par tout le monde, l’autre réservé aux seuls initiés. Les pythagoriciens parlaient de « sumbola » et d’ « ainigmata ». Pour eux aussi, tout était symbole. .

Ce travail préparatoire accompli, il s’opérait une sélection sévère pour un enseignement graduel à des mystères progressivement révélés. Ainsi, les Mystes du 1er grade (Acousmatiques) apprenaient la psychologie, la physiologie, les exercices liturgiques, la méditation, les secrets du symbolisme. Au 2ème grade des Mathématikoï, on étudiait la physique, l’astronomie, la géométrie, les mathématiques et la science des Nombres. Puis, au 3ème degré des Sébastikoï (ou vénérables), les élèves étaient instruits des divers Mystères de l’Ordre tels que l’Origine de l’Ame, son incarnation, son destin posthume. Ce n’est qu’après avoir été formé à la science profane et à la science secrète, et instruits des mystères du monde et de ce qui échappe à nos sens vulgaires, que les Politikoï (4ème grade) recevaient un enseignement sur les secrets de l’harmonie sociale et la pratique de la Justice.

Tout cela n'est pas sans rappeler l’organisation de nos grades, n’est-ce pas ?

Tous les membres de l’École devaient exercer leur mémoire, la plupart des connaissances se transmettant de bouche à oreille. Chaque matin, ils devaient se remémorer de la vieille ce qu’ils avaient fait, ce qu’ils avaient vu, ce qu’ils avaient entendu, ce qu’ils avaient dit.

En se présentant à l’École, chaque prétendant devait remettre tous ses biens à la communauté. Le dépouillement des métaux ne serait-il pas une reprise symbolique de cette règle?

Celui qui était renvoyé, cependant, recevait à son départ le double des biens qu’il avait déposé. On lui donnait en argent ce qu’il n’avait pas su prendre en savoir. L'expression « recevoir son salaire » correspond aussi en franc-maçonnerie à une valeur-savoir.

Mais, dès que son exclusion était prononcée, on lui creusait un tombeau. Il s’agissait d’une mort symbolique.

Ce qui est incontestable, c'est que Pythagore s'était proposé un but moral et religieux. Il avait voulu,

dit l'historien Zeller, fonder une école de piété, de bonnes mœurs, de tempérance, de courage, d'ordre, d'obéissance à la loi, de fidélité dans l'amitié. Il y a trop de similitudes avec l'esprit des premiers textes maçonniques pour que ce ne soit qu'un hasard, l'influence semble indéniable.

 

Phytagore disait sa théorie et laissait ses élèves le contredire. Cela lui permettait de savoir si ses élèves étaient capables de réfléchir par eux-mêmes et les conviait à quitter l'école s'ils n'étaient pas satisfaisants, refusant un savoir de perroquet. La Maçonnerie n'est pas une science mais un art, celui d'éveiller les consciences, cet effort est au départ individuel.

 

Mais cela était, surtout, offrir une grande liberté individuelle de penser et même de conscience. Il faut avoir une religion, garde ta foi jurée. Il y a ici, dans ce vers doré, une relation entre l'universel et le particulier, une exigence de tolérance. Toutes nos constitutions évoquent, comme un impératif primordial la liberté de conscience de chacun.

 

Les vers dorés sont une de premières tentatives de corpus moral théorique et pratique, philosophique, spirituel et œcuménique.

Vouloir rendre compte de Pythagore revient en fait à essayer de reprendre les fouilles des traces textuelles laissées par ses disciples ou par les historiens de cette époque et à narrer chacun des instants de sa vie exemplaire parce que sa parole était fraternelle et son vécu conforme à son enseignement. Les biographies de Pythagore rédigées par Porphyre et Jamblique fixèrent définitivement les traits caractéristiques du sage idéal, modèle de vertu, de piété et de sagesse, que tout adepte d’un platonisme mâtiné de pythagorisme devait imiter pour se revendiquer de cette famille spirituelle  et qui inspira, probablement, les premiers textes maçonniques.

 La Maçonnerie est aussi la médiation entre la théorie et la pratique par le biais de l'instruction, non d'un savoir désincarné, mais de l'exemple.

Le franc-maçon pratique l'éthique qui est bien ce qui se produit librement, sans contrainte externe par un sentiment d'obligation morale interne.

 

Le lien entre la franc-maçonnerie et l'Ordre pythagoricien, sans qu'il s'agisse d'une dérivation historique ininterrompue mais seulement d'une filiation spirituelle, semblerait manifeste, n’est-ce pas ?

 

Pour plagier Saint Thomas qui disait que le mot est comme un miroir dans lequel on voit la chose, ne pourrions-nous dire, alors que le franc-maçon est comme un miroir dans lequel on voit aussi un peu Pythagore ?

 

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5 février 2009 4 05 /02 /février /2009 14:56

Les syndromes du mâle

L’'identité sexuée a toujours été un objet problématique, aussi bien dans notre environnement maçonnique bipolaire  que dans la réalité sociale ou que dans les discours mythiques ou encore et surtout religieux, imposant très vite la prévalence des hommes sur les femmes.

J'ai cherché à illustrer cette domination du masculin sur le féminin en vous évoquant ce que j'appellerai les syndromes du mâle,  alors observons l’ensemble de ces symptômes à mots couverts.

 

Dans la Bible le marquage sexuel de la différence va de soi. On naît garçon ou fille, le destin est scellé et la position sociale est déterminée. La Bible reflète la mentalité des hébreux de l'Antiquité, où la domination masculine implique qu'une différenciation stricte entre les sexes fasse l'objet d'un souci constant et appliqué.  C'est sur la base d'une identité sexuelle que se fondent le statut et la reconnaissance des êtres dans la communauté dont ils sont membres.

Lorsque les hébreux voulurent se compter dans le désert, ils demandèrent que les hommes apportent un sicle d'argent* pour chaque homme et un demi -sicle pour chaque femme et chaque enfant.  Les bases qui supporteront les quatre colonnes dorées délimitant le saint des saints du temple portatif, lors de l’exode dans le désert, furent fabriquées avec une partie de la masse du métal. C’était inscrire visiblement un rapport de moitié entre hommes et femmes, face à leur dieu.

Le corpus rabbinique élargit et aggrave la portée des règles concernant la distinction entre les sexes. Pour assurer constamment la domination masculine, les normes différenciatrices s'institutionnalisent.

Ainsi  le philosophe juif Flavius Josèphe, en 37,  résume la conception traditionnelle qui s'imposait aux époux dans la législation rabbinique qui remonte à l'Antiquité : La femme, dit la Loi, est inférieure à l'homme en toute chose. Aussi doit-elle obéir, non pour s'humilier, mais pour être dirigée, car c'est à l'homme que Dieu a donné la puissance.

Le Talmud va jusqu'à esquisser une théorie de la présence universelle du masculin et du féminin en toutes choses, ce qui tend à les ériger en puissances cosmogoniques. Cette différence perdure dans la sexualisation hiérarchique du  ciel et la terre.

L'identité sexuelle détermine également une série de comportements, d'inclinations, d'attitudes physiques ou mentales et d'aptitudes rigoureusement répertoriées et distribuées différentiellement entre les sexes. Le destin des femmes appartient au père, puis au mari auprès duquel elle est juridiquement traitée comme sa fille, selon l’expression juridique loco filiae.

 

C'est un schéma que l'on retrouve presque partout depuis la plus haute Antiquité jusqu'à nos jours.

Le fait d'être une femme suppose un état d'infériorité, de dépendance, de soumission, qui revêt même parfois une signification infâmante.

Dans les fragments retrouvés du Satyricon de Pétrone, on y lit : les femmes sont des vautours ou des pots de chambre. L'amour qui dure est considéré comme un chancre, cancer en latin.

Bien avant les quatre évangiles qui reprennent sa doctrine et ses enseignements, Paul, le véritable forgeron de l'église catholique, écrivait dans son épître aux  Corinthiens: Que les femmes se taisent dans les assemblées, il ne leur est pas permis de prendre la parole.

Pas  étonnant parce qu'à cette époque, pour les romains, tout ce qui est actif, tout ce qui fait lever le fascinus, est hautement noble.

Le mot phallus n'est jamais employé en latin. Les Romains appelaient fascinus ce que les Grecs nommaient phallos. Du sexe masculin dressé, c'est-à-dire du fascinus, dérive le mot de fascination, c'est-à-dire la pétrification qui s'empare des animaux et des hommes devant une angoisse insoutenable. Les fascia désignent le bandeau qui entourait les seins des femmes. Les fascies sont les faisceaux de soldats qui précédaient les Triomphes des imperator. De là découle également le mot fascisme, qui traduit cette esthétique de la fascination.

Tout ce qui est passif pour un homme peut être puni de mort. Le renoncement à la passivité fut la marque qui imposa sa loi au peuple dont le totem est la louve.

A ce titre, l'homosexualité masculine, en tant que confusion des identités sexuelles qu'elle est censée entraîner, n'était pas condamnée à condition que le dominus, le maître, ne tienne pas le rôle de la femme sous peine de mort. Constantin II édictera  en 342: Lorsqu'un homme se comporte au lit à la manière d'une femme, Nous ordonnons que la loi se dresse, une épée à la main, et frappe l'infâme qui s'est rendu coupable d'un tel crime, et que cet homme soit soumis à un châtiment atroce et raffiné.

Quant à laisser apparaître ses sentiments amoureux, cela peut conduire à la relégation sur une île, à partir d'Auguste (vers -18), à la mort sous l'empereur Constantin le Grand.

Pompée, en tombant amoureux de sa femme Julia (la fille d César) devint un sujet de moqueries et cet amour déclaré fut une des raisons qui lui fit perdre le pouvoir.

 

En France, je rappellerai que, pour être en conformité avec le code civil la répudiation des femmes juives a été rejetée par le grand sanhédrin en 1807 sous Napoléon  Et pourtant le code pénal, de cette époque, en 1810 excuse, absout le meurtre par son mari de l'épouse adultère, surprise au domicile conjugal.

Et pour sourire, en Brumaire An IX (1801) il est ordonné : Toute femme, désirant s'habiller en homme, doit se présenter à la préfecture de police pour en obtenir l'autorisation.

Et bien, cette ordonnance est toujours en vigueur bien que tombée en désuétude.

 

Que dire des constitutions d'Anderson de 1723 interdisant la présence des femmes en Franc-maçonnerie ainsi que celle des infâmes, auxquels elles semblent les assimilées? Il est en effet prescrit dans un de ses articles que les membres doivent être hommes de bien et loyaux, nés libres et d'âge mûr et discrets, ni serfs ni femmes ni hommes immoraux et scandaleux, mais de bonne réputation.

 

Dans la plupart des langues, l’homme et la femme sont désignés par des racines différentes ; ce qui renforce la représentation des sexes comme distincts de nature.

En fait l'opinion commune associe, en les confondant, le fait d'être homme ou femme et les notions de masculin et de féminin.

Si l'on en croit Pierre Bourdieu, la série d'oppositions, que ces notions entraînent dans leur sillage, est universelle et les correspondances admises reprennent et corroborent la domination masculine. Ainsi on retrouvera du côté masculin Actif et du côté féminin Passif, et les opposés Dominant/ Dominé, Dur/Tendre, Puissant/Faible, Devant/Derrière, Supérieur/Inférieur, Haut/bas.

Cependant la pensée ésotérique va nuancer ces couples d'oppositions et l'on trouvera des appréciations qui fonctionnent plutôt comme des articulations fondamentales de la pensée avec au masculin Miséricorde et en opposé au féminin Jugement, Quiétude/ Activité, Epanchement/ Réceptivité, Intériorité/ Extériorité, Cause/ Effet, Déploiement/ Limitation, Forme/ Matière, Richesse/ Pauvreté, Lumière/ Obscurité, Droite/ Gauche.

D'autres paires d'opposés dans la pensée grecque, comme celles qu'Aristote attribue à un philosophe pythagoricien, mettent en parallèle certaines ressemblances avec cette liste. On trouve ainsi Limité/ Illimité, Impair/ Pair, Un/ Multiple, Droite/ Gauche, Mâle/ Femelle, Repos/ Mouvement, Rectiligne/ Courbe, Lumière/ Obscurité, Bon/ Mauvais, Carré/ Oblong.

 

A l'extrême horizon de l'Histoire, apparaît une île des commencements de la pensée, la Mésopotamie avec Sumer, Babylone et Ninive. C'est à cette source que l'Israël de la Bible et la Grèce antique se sont alimentées pour tenter, chacune à leur manière, d'explorer la civilisation et la conscience humaine. De là va surgir un personnage incarnant l’ opprobre jetée sur la femme par ces civilisations et dont l'histoire mythique va recouvrir les aspects énoncés du féminin : Lilith. (לִּילִית) 

S’intéresser à l’existence oubliée de Lilith c'est  tenter de comprendre le schème de la reproduction et de la distinction des sexes dans les différents récits du péché originel. Quant à ses dérivés mythologiques, dont l’origine supposée serait suméro-babylonienne , ils ne sont pas sans rapport, aussi, avec le thème de la consommation du sang ; consommation à l’origine des nombreuses prohibitions alimentaires et interdits sexuels que la chrétienté occidentale édictera durant de nombreux siècles.

Lilith : il s’agit peut-être du plus ancien mythe féminin, il a au moins quatre mille ans. Probablement à l’origine ce fut un démon femelle sumérien(Lilitû) qui signifie "démon femelle" ou "esprit du vent". C’est une vierge inassouvie, ravisseuse nocturne, qui attaque les hommes mariés et leur foyer.

Lilith apparaît  sous la forme de "Lilake" dans des tablettes sumériennes d'Ur de 2000 ans avant notre ère, dont la fameuse tablette de l'épopée de Gilgamesh.

Lilith est présente, bien sûr, dans les écrits rabbiniques, dans le Talmud de Babylone(commentaires du Texte,VIème s.), dans le Zohar (exégèse cabalistique d de la Bible)..

Dans différentes versions de la Bible (Bible TOB, Bible de Jérusalem, Bible Darby et celle d'André Chouraqui) elle est apparaît sous le terme utilisé pour désigner un "être nocturne". L'étymologie hébraïque populaire fait dériver Lilith du mot "layil", la nuit.  C'est pourquoi elle apparaît souvent sous les traits d'un monstre de la nuit. Le nom même de Lilith représenterait les ténèbres, l’obscurité : Leila ou Lavlah c’est la nuit, en conséquence le noir, pareillement à ces nombreuses Vierges Noires, parentes de Lilith, telles Isis, Kali, Sarah la noire, Marie l’Egytienne, dont les lieux de cultes étaient souvent établis sur l’emplacement d’anciens sites initiatiques. Nous retrouvons là, le lien qui unit les anciennes déesses de vie, de mort, de fécondité aux forces telluriques, bien antérieures au christianisme.

Selon les diverses sources disponibles, Lilith serait la première femme d'Adam, précédant Eve et créée à partir de la même terre qu'Adam au Sixième jour de la Création. Dans l’esprit du judaïsme, c’est Lilith qui fut d’abord donnée à Adam pour combler sa solitude. Différents recueils de Midrashim la présentent comme fabriquée d’immondices et de boue, d’autres la proposent comme tirée du limon de la terre. Ces deux visions de la création présentent invariablement la Femme comme créée indépendamment d’Adam et donc comme nullement tirée de la chair de cet homme primordial. Adam n’aurait, ainsi, nullement « enfanté » la première Ève.

Mais Lilith et Adam ne s’entendirent sur les manières de faire l’amour ni même sur le partage des plaisirs liés aux pratiques sexuelles. Lilith refusa de servir Adam comme Dieu l'avait destinée à le faire. Les textes nous disent qu'Adam voulait que Lilith soit placée sous lui durant l'acte d'amour mais un jour celle-ci refusa : "Pourquoi devrai-je être sous toi ?" demanda-t-elle, "J'ai été créée de la même poussière, et suis par conséquent ton égale." Adam essaya de la soumettre avec violence et Lilith, en rage, prononça le Nom magique de Dieu et s'échappa.

Aussi Lilith s’offusquait-elle de toujours devoir être « sous » et soumise à Adam lors de leurs rapports érotiques. Le fait que, suivant certaines versions, Lilith ait été tirée d’immondices et non de terre frappait d’illégitimité sa querelle concernant la préséance des sexes. Son combat était perdu ! Lilith fut expulsée du paradis vers la Géhenne, et trouva échange équitable avec Sammaël, figure de Satan. Pourtant, Dieu envoya trois anges  à sa recherche, pour lui proposer un marché : si elle refusait de revenir au jardin d’Eden et de se soumettre à Adam, chaque jour que Dieu ferait, un des «enfants-démons» né de sa liaison avec Sammaël mourrait. Lilith resta dans la Mer Rouge (réputée être le lieu des démons) et sacrifia ses nouveaux- nés. Mais par vengeance elle se voua au meurtre des enfants sitôt après leur mise au monde, si ce n’est dans le ventre de leur mère.

Lilith est venue des temps où la place de la femme était bien différente, où la femme était vénérée pour sa capacité à donner la vie. Mais aussi d'un temps où le pouvoir de l'homme n'avait pas encore opprimé la liberté de son égale, la femme.

C'est Lilith  qui se présenterait déguisée devant le trône de Salomon au cours du fameux jugement ou encore, selon la légende, Salomon a même suspecté la Reine de Sabbah d'être Lilith sur le fait qu'elle avait des jambes poilues.

Comme on peut le comprendre, la Genèse n'est pas claire quant à la création de la première femme. C'est cette ambiguité qui a donné corps à la présomption de création d'une première femme antérieure à Eve. On peut supposer que l'origine provient d'une influence du culte de la déesse cananéenne Anat, culte féminin qui autorisait les femmes à avoir des rapports sexuels avant le mariage.Elle est souvent représentée sous la forme d'une dévoreuse d'hommes.

On lui prête une sulfureuse réputation, tentatrice absolue à la sexualité débridée, dévoreuse de nouveaux nés, castratrice... Mais au fond qui est-elle ?

Au travers de l'image misogyne habituelle, on découvre en fait une femme libre, indépendante, refusant l'ordre établi par les hommes et par Dieu, une révélatrice de nos pulsions les plus enfouies. Elle est celle qui ose renverser l'ordre des choses illustré par l'épisode de la dispute conjugale quant à la place à prendre durant l'amour  et le fait qu'elle prononce le nom de Dieu imprononçable, et cela est bien plus significatif qu'il n'y paraît. 

Elle refuse toute morale imposée en choisissant une liberté alimentée par son caractère de femme non mère, sans responsabilité familiale.

Ainsi, elle n'hésite pas à encourir le courroux de Dieu dans son refus de la soumission.

Dans ce rôle de femme anti-maternelle, elle fait peur aux hommes qui la désirent toutefois secrètement. Lilith a été rejetée, niée, démonisée afin d'exorciser cette attraction-répulsion qu'éprouve l'homme à son encontre. On l'a associée à la Lune Noire, l'anti-Lune afin de lui faire remplir le rôle de la femme à exiler, à détruire et on retrouve cette négation de la féminité libre jusque dans les bûchers consumants les sorcières en Europe et aux Amériques aux XVIe & XVIIe siècle.

 

Le refus de Lilith de revenir aurait ainsi causé sa destitution au profit d'une Eve plus soumise et servile. Ainsi Ève, tirée de la côte d’Adam, deviendra aussi un archétype de la domination du mâle.

           

La version de l’épisode de la côte s’avère la plus ancienne, et cela bien qu’elle apparaisse dans beaucoup d’interprétations rabbiniques en troisième phase des récits de la création d’Ève.

En effet, pour Adam de nouveau seul, Dieu façonna sous ses yeux une femme faite d’os, de tissus et de sécrétions animales. Comble, la créature suscita chez Adam du dégoût ! La seconde tentative fut donc un échec. C’est alors que selon la tradition hébraïque l’Ève tirée de la côte d’Adam vit le jour dans un état de parfait achèvement 

La préséance d’une telle version  fut, semble t-il, favorisée par la présentation d’un Adam possédant originellement deux faces (homme et femme à la fois), un argument sur lequel les Rabbins insistèrent, particulièrement soucieux de résoudre la contradiction entre le livre I au verset 27 et le livre II au verset 22 de la Genèse.* Cette difficulté exégétique fut, ainsi, résolue par l’interprétation philosophique d’un Adam à deux faces, à la fois mâle et femelle puis séparé en homme et femme.

 

Beaucoup de sources font état d’un premier humain créé androgyne qui fut par la suite séparé selon des variantes d’interprétations.

            -  Par exemple en Grèce, dans le Banquet, Platon au 4ème siècle av. J.C., par le discours d'Aristophane, décrit l'homme primitif comme un être fantastique réparti en trois genres, masculin, féminin et  androgyne, mais tous à forme sphérique. La forme de chacun de ces êtres était un dos tout rond et des flancs circulaires. Ils avaient quatre  mains et des jambes en nombre égal aux mains ; puis deux visages au-dessus d'un cou d'une rondeur parfaite et tout à l'avenant, d'une force et d'une vigueur prodigieuse, se déplaçant à grande vitesse. Mais ces êtres voulurent, dans leur orgueil, s'en prendre aux dieux. Zeus, pour les affaiblir, les coupa en deux, « comme on coupe les cormes », selon l'expression de Platon, pour qu'ils ne marchent que sur deux jambes, menaçant de les couper encore en deux, pour qu'ils marchassent  à cloche-pied. Ce fut Apollon qui servit de chirurgien esthétique pour donner forme humaine à ces corps mutilés. Il leur laissa le nombril comme trace de leur état antérieur.

            -   Autre exemple, plusieurs midrashim (compilation de documents, entre autres, légendaires) pressentaient Adam comme ayant été androgyne. Selon le Bereshit Rabba du Vème siècle, " Adam et Ève étaient faits dos à dos, attachés par les épaules : alors Dieu les sépara d'un coup de hache en les coupant en deux. D'autres sont d'un autre avis : le premier homme (Adam) était homme du côté droit et femme du côté gauche ; mais Dieu l'a fendu en deux moitiés".

-  Nous trouvons, aussi, dans la Genèse Rabba l’image d’une Ève qui serait non pas tirée de la côte d’Adam mais issue d’une prétendue queue terminée par un dard qui avait à l’origine fait partie d’Adam. Dieu coupa cette « excroissance » dont nous avons encore aujourd’hui la trace (le coccyx) et en tira Ève.

            -  Le Traité du Talmud de Babylone, vers le VIème siècle, quant à lui,  laisse supposer qu’à l’origine, Dieu pensa créer deux êtres humains, l’un mâle et l’autre femelle, mais qu’il préféra en composer un seul avec deux visages, l’un mâle, regardant en avant et l’autre femelle regardant en arrière . Après cette nouvelle tentative il changea de nouveau d’idée et supprima le visage femelle en faisant de lui un corps de femme.

-  Le Coran propose une version similaire : Dieu créa ensuite Ève à l'image d'Adam, en prenant à celui-ci pour la former une de ses côtes du côté gauche. Lorsque Adam ouvrit les yeux, il vit Ève sur le lit qu'il occupait; comme il est dit dans le Coran : «  Nous avons dit: Ô Adam, habite le paradis, toi et ton épouse. » (Sur. II, vers. 35.) Lorsque Adam regarda Ève, il fut étonné, et il lui dit : Qui es-tu? Elle lui répondit Je suis ton épouse; Dieu m'a créée de toi et pour toi, afin que ton cœur trouve le repos. Les anges dirent à Adam : Quelle chose est cela, quel nom a-t-elle, et pourquoi Dieu l'a-t-il créée? Adam répondit : C'est Ève.

 

Jetons un rapide coup d’œil sur les implications symboliques et conceptuelles de ces choix de l’histoire de la scène primitive. Il découle de ce schéma que la femme, parce qu’elle apparaît en second, est un être de la secondarité. A travers l'histoire, on a pu déduire de cette secondarité l'idée de son infériorité : seconde et donc "supplémentaire", la femme serait d’une moindre valeur.

Et tout ça parce qu'une des influences qui a le plus fait de mal est celui du judaïsme helléniste, dont Philon d’Alexandrie (début de l’ère chrétienne) fut la figure la plus éminente. Il avait développé une véritable peur et aversion de la femme et de la sexualité dont probablement le christianisme héritera en partie.

 

Et pourtant, tentons de comprendre ce qu’implique le mot « côté ».

« Côté » enseigne qu’il faut prendre l’extirpation de cette côte comme une limitation et délimitation du champ d’investigation humain en corps et en esprit. La femme serait ainsi frontière, limite, horizon et « aide en face de l’homme »comme il est écrit en Genèse (2,18)* : « l’ezer kenegdo », traduit aussi par « aide face à l'homme»  qui est en fait le premier nom accordé à Ève. Cette créature tirée de l'homme est l’élément qui se présente « à lui devant comme identique » ; telle l’advenue d’un possible monde réflexif du sujet. La femme devient reflet de ce que réfléchit l’adâm mâle, elle devient son « ob-jet » : ce qui donne consistance à sa forme. Avant de procéder à la création d’Ève, Dieu présente à l’homme des animaux qui s’accouplent. Au « il n’est pas bon que l’homme soit seul » succède donc ce défilé animal qui se finira par l’advenue de l’alter ego féminin.

C’est la nomination des animaux qui fournit l’occasion de la séparation des genres.

L'expérience de la nomination des êtres vivants équivaut à une sorte de structuration de la spécificité de l'humanité par rapport à l'animalité... Un processus d’hominisation de l'homme y est à l’œuvre. C’est dans le cadre de cette nomination du monde, du langage donc, que l’adam entreprend de se séparer de lui même pour faire place à deux êtres. Et c’est dans le langage qu’Eve, la femme, se manifeste alors. En effet, au bout de la nomination, par laquelle il s'approprie le monde naturel, l'adam ne trouve pas sa femme car il ne recherche en elle que sa "femelle" (la tradition midrashique nous dit en effet qu’il avait nourri un lien sexuel avec toutes les femelles animales sans trouver son vis à vis) et il ne la trouvera pas ainsi puisqu' il est, dès lors, à jamais sorti de l'animalité...

Incomplet, "seul", au bout du langage, il manque de mots et ne peut nommer le féminin qui est autre que la fémellité. La femelle n’est pas un partenaire dialogal pour lui. En effet, la femme est en relation asymétrique par rapport à lui, un être au bout de la puissance du langage, de la nomination-appropriation, hors la référence au même. Il est intéressant de noter à ce propos que si Eve jouit d’un nom propre, Adam reprend sous la forme d’un nom propre et non plus générique le vocable qui désigne l’adam au double visage. C’est justement parce qu’il ne trouve pas la femme dans la femelle que l’adam va devenir Adam, nom propre, tandis que la femme va se lever.

 

En conclusion, pour trop de religieux incapables d’aller au-delà de la lettre, seul l’homme  est à l’image de Dieu tandis que la femme est à la gloire de l’homme. L’homme qui donna un nom aux animaux et qui prêta alors aux choses les vertus de l’agir et du penser voudra désormais y inclure la femme. Cette faculté propre à Adam de donner un nom aux choses sera  un des fondements sur lequel se développeront le Droit, la Morale et les relations des hommes et des femmes  tout au long de l’Histoire. Ce sera la loi des hommes qui s'imposera aux femmes, pourtant ni Lilith, ni Eve, ni putes, ni soumises.

 

Soeur Emmanuelle disait qu'elle n'aimait pas les hommes parce qu'ils se sont mal conduits avec les femmes et avec les enfants durant toutes les époques.



 

·          Dieu créa l'homme à son image, il le créa à l'image de Dieu, il créa le homme et femme (à la fois).

·          et de la côte qu'il avait prise de l'homme, l'Éternel Dieu forma une femme, et il l'amena vers l'homme.

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6 juin 2008 5 06 /06 /juin /2008 09:18
La franc-maçonnerie est-elle une morale ou un idéal ?

La question posée suppose que la FM est soit une morale, soit un idéal, comme si une morale ne pouvait pas être un idéal. En prolégomènes il convient donc de s’entendre sur la dimension à donner à la morale en franc-maçonnerie.

 La notion de morale est ambivalente.

v                 Au plan spirituel, la morale désigne une éthique transcendantale. Cette morale c’est celle qui habite le saint ou le héros, personnages atteignant la perfection, nous dirions un idéal.

v                 Au plan social, il existe une morale coutumière, adaptée à tel lieu et à tel temps, qui est la morale des honnêtes gens dans une société donnée. Elle traduit les bonnes mœurs qu’il est souhaitable de suivre pour l’harmonie de la collectivité ; elle est à la mesure de quiconque et ne réclame aucun élan intérieur ni vertu supérieure. C’est ce minimum de morale sociale qui est exigée pour entrer en franc-maçonnerie.

Aux exigences des bonnes mœurs citoyennes, la FM ajoute des exigences qui lui sont propres, et tout d’abord l’esprit du lien fraternel. Car comme l’écrit Chevillon dans « le vrai visage de la maçonnerie » L’amour prend sa source dans l’universelle fraternité des êtres appelés à une même fin. De cet amour résultent : la pitié, la miséricorde, la bonté, la charité et toutes les vertus. Par conséquent, le maçon doit déraciner en lui-même l’égoïsme et avec lui tous les vices dont il est le support, cultiver et élargir sans cesse l’amour et les vertus capables de fleurir sur cette tige embaumée. On le voit, à la morale coutumière, la FM associe une morale transcendantale, un idéal moral développé dans nos catéchismes devenus mémentos et dans nos rituels à travers questions et réponses.. Ainsi viendront, suivant les grades,  des propositions d’élévation morale. C’est une aspiration vers un état de perfection, une façon idéaliste de concevoir un futur-être pour l’initié et l’humanité, avec ses kyrielles d’utopies sous-jacentes dont le temple idéal de l’humanité.

Ainsi la tradition a transmis parmi les maçons un grand nombre de préceptes relatifs aux devoirs, et dont l’ensemble forme un admirable code de morale pratique.

C’est, en effet, un trésor conservé dans le patrimoine de l’institution; mais ce n’est pas un corps de doctrine. En donnant la lumière la FM n’impose pas ce qu’elle permet de voir. En prescrivant à ses adeptes d’observer le plus strictement possible les devoirs, la franc-maçonnerie s’adresse à leur probité, à leur honneur, à leurs sentiments, certaine de ne pas contrarier leurs croyances religieuses ou philosophiques. Il s'agit ainsi de promouvoir des valeurs morales et spirituelles, qui conduisent à un perfectionnement individuel sans limite, et à un idéal social. La franc­-maçonnerie se définit elle même comme un système particulier de morale, enseigné sous le voile de l'allégorie au moyen de symboles. La franc-maçonnerie est donc bien une morale et un idéal. Et c’est ce que nous allons montrer. La FM  est une morale et un idéal avec sa spécificité quant à ses sources, sa finalité, son domaine et sa sanction.

©                 Quant à ses sources : Dans le vertige de la documentation, nous en retiendrons 4 :

1.      La source opérative ou corporative. Cet aspect professionnel s’exerçait à l’intérieur d’un idéal de fraternité et d’amour du prochain qui incluait des oeuvres d’assistance et de charité. Il s’épanouissait au sein de la pratique religieuse intégrale du catholicisme.  Le métier fournissait le support de l’ordre initiatique dont les rites permettent d’intégrer tous les aspects de la vie professionnelle à l’entreprise de la réalisation spirituelle. La pratique du métier prenait alors la valeur d’une ascèse véritable. En ce sens, l’opératif incluait la dimension spéculative et surtout morale.

2.      La source religieuse ou plus exactement biblique. Les plus forts de nos symboles viennent de la Bible. La FM y puise même certaines de ses légendes fondatrices et donc sous-jacente une morale judéo-chrétienne. C’est, d’ailleurs, un pasteur calviniste écossais, James Anderson, qui transmit les fondements de la maçonnerie spéculative à la future Grande Loge de Londres rapidement devenue la source et le modèle de la Franc_ maçonnerie mondiale. L’invocation par laquelle commencent les manuscrits des Old Charges, en usage au 18ème atteste la pratique catholique : Que la puissance du père du ciel avec la sagesse du fils glorieux et la bonté du St Esprit, qui sont trois personnes en une Divinité, soit avec nous.

La déchristianisation de la maçonnerie, sous l’influence de la philosophie des Lumières, s’entend seulement au sens de suppression des références spécifiquement chrétiennes et de l’abandon des célébrations religieusement les fêtes de l’Ordre. Mais à regarder de plus près, la maçonnerie en Angleterre, quant à elle,  laïcise ses rituels, voire ses symboles, pour mieux accueillir de nombreux juifs et partager un minimum commun au centre de l’Union. La maçonnerie française, quant à elle, se laïcise par rassemblement des forces de « libre pensée » face au cléricalisme et aboutit en 1877 à l’abandon de toute exigence et de toute référence religieuse, si universelles soient-elles. Reste encore le courant mystique chrétien du Rite Ecossais Rectifié et son code des loges réunies et rectifié de 1778, qui règlemente ses 4 grades et qui déclare dans son chapitre X qu’ « aucun profane ne peut être reçu franc-maçon s’il ne professe la religion chrétienne. »

De toute façon, la spiritualité du maçon, quelle que soit sa religion est un ésotérisme en ce qu’il se découvre dans sa propre intériorité.

3.      La source chevaleresque a imprégné profondément la maçonnerie. Plus précisément, la FMest associée à la chevalerie des ordres religieux militaires. Le discours de Ramsay le rappelle et dès 1745 l’appellation « loge de st Jean de Jérusalem » enracine la FM  dans cette tradition. Les hauts grades, qui ont fleuri au 18ème siècle, comportent encore de nombreux titres de chevalier. Le Régime Ecossais Rectifié est un véritable ordre de chevalerie. Le chevalier était principalement voué à deux devoirs : la bienfaisance et la défense de la religion chrétienne. En prononçant ses vœux, le Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte s’engage et je cite : Ce n’est donc plus par l’épée que vous aurez à  défendre la sainte religion chrétienne que vous professez ; c’est avec prudence et circonspection que le Chevalier Maçon de la Cité Sainte doit la défendre par ses discours... Il la fait aimer et respecter par une tolérance douce et éclairée, par de bonnes mœurs, par une conduite régulière et par ses bons exemples. Ce qui veut dire que de telles vertus chevaleresques sont des propositions de vie pouvant être réalisées aussi par des sœurs.

4.    La source mutuelle. En l’absence de toute sécurité sociale, au 17ème siècle, des loges se créent par association d’artisans, de petits commerçants, de boutiquiers qui vont constituer des petits groupes de solidarité surtout pour se prémunir contre les cas de détresse financière. Ils se réunissent dans des lieux hospitaliers comme les auberges, le plus souvent pour y recevoir les nouveaux membres de leur confrérie. Afin de bénéficier de l’entraide, on se communique des mots, gestes et attouchements de reconnaissance. On peut lire dans un texte de lois et statuts de 1670 de la loge écossaise d’Aberdeen : Nous soussignés promettons, conformément à tous les serments que nous avons prêtés lors de notre réception au bénéfice du Mot de maçon, de prendre en charge et de soutenir le tronc maçonnique de notre loge d’Aberdeen...  Les fonds de réserve pécuniaires, leur potentialité à répondre à la misère accidentelle de leurs membres devenant insuffisants, ces loges vont se regrouper et constitueront la première Grande Loge en 1717, ce qui se fera à l’auberge « l’oie et le gril ». La franc-maçonnerie vient de naître aussi sur la nécessité de la solidarité.

©                 Quant à sa finalité : L'idéal de la franc-maçonnerie est de parfaire l'être humain en développant sa conscience morale ou sa spiritualité et de travailler au progrès de l'humanité, L’idéal chevaleresque, c’est d’abord d’aspirer à la vertu, une vertu morale et avoir un comportement, qui soit un comportement d’amour, de tolérance, d’ouverture aux autres, etc.
C’est aussi le combat que nous devons mener pour le bien, comme le chevalier d’autrefois.

Ici s’exprime le sentiment d’humanisme. L’homme n’est pas, fondamentalement, solitaire, il est au contraire une relation. Comme le dit Heidegger, son être est un « être-ensemble »(Mitsein). Il y a en chacun de nous un originaire souci de l’autre, qui serait le Bien, qui fonde l’humain. La FMs’est ancrée sur cette notion de Bien et l’appelle fraternité.

 

©                 Quant à son contenu : la franc-maçonnerie offre une voie spirituelle qui est une voie spécifique en dehors de tout dogme et de toute doctrine qui permet à chaque homme de poursuivre son chemin vers la Connaissance. La franc-maçonnerie propose un idéal de liberté, de tolérance et de fraternité dans le respect des opinions de chacun, laissant à l’homme une liberté de travail qui lui permet de poser son propre rythme et de reculer constamment ses limites sur le chemin de l’élévation spirituelle et morale n’acceptant aucune entrave dans sa recherche.

 

Les valeurs morales que véhicule la FM ne lui sont pas exclusives: connaissance de soi, amour du prochain, respect de l'autorité légalement constituée, devoir envers un Etre Suprême (pour les rites travaillant à la gloire du GADLU). Ce qui lui est particulier c’est le véhicule; c'est à dire, le rite initiatique. Ce dernier est en effet une allégorie élaborée de la vie qui engendre, chez l'initié, une profonde méditation, une perception et une action intérieure grâce auxquelles l'homme se révèle à lui-même, il dépasse ses propres limites, son soi.

La connaissance de la symbolique des outils atteste que la FMveut, par leur approfondissement, permettre d’accomplir une œuvre de perfectionnement de soi en favorisant l’ouverture de la conscience. Les outils remis aux 3 premiers grades donnent une cohérence au cheminement et à la progression morale.

 

©                 Quant au domaine : Le vrai travail du FM doit  être totalement désintéressé, et accompli sous l’angle du Devoir. Le Franc-maçon, en effet, ne revendique pas ses droits personnels d’homme libre et franc, sinon pour accomplir ce devoir. Car il sait bien que ses droits sont relatifs et limités, mais que son devoir est absolu et sans bornes. Aussi, le Franc-maçon doit se considérer comme un apôtre, un missionné parmi les hommes, car il doit tendre à devenir, et il doit devenir, à la fois un initié, un illuminé, un homme de coeur, de science et aussi d’action (cf Ch. Chevillon)

©                  Quant à la sanction : La Maçonnerie, neutre au point de vue religieux, ne veut pas de la Morale commune, reposant sur une crainte métaphysique, sur une récompense ou un châtiment post-mortem. Comme pour Kant, la soumission au précepte moral est d’origine interne et procède de la seule voie de la conscience. La loi morale est obéie par respect pour l’impératif catégorique qui retentit en nous-mêmes.

Elle se manifeste par les vertus pratiquées. Les vertus sont des attitudes fermes, des dispositions stables, des perfections habituelles de l’intelligence et de la volonté qui règlent les actes, ordonnent les passions et guident la conduite. Elles procurent facilité, maîtrise et joie pour mener une vie moralement bonne. L’homme vertueux, c’est celui qui librement pratique le bien.

La maçonnerie, ne tend pas seulement à créer parmi ses adeptes des personnalités, à la fois pures et fortes, elle veut illuminer, grâce aux frères et sœurs, les masses dans la mesure du possible, leur faire comprendre la justice et l’équité, le droit et le devoir, les confirmer dans la liberté par la vraie fraternité, par la caritas generis humani (amour universel du genre humain) jadis évoquée par Cicéron et les stoïciens.

 Pour cela il lui faut des veilleurs et des éveilleurs. C’est pourquoi tout son enseignement converge vers l’action ; par la science spéculative la FM  conduit à la science des réalisations, son rêve c’est de construire le temple de l’humanité.

En somme, la Maçonnerie est un syncrétisme des vertus cardinales héritées de la Grèce antique, des vertus théologales obvenues de la chrétienneté et des apports moraux des Lumières du 18ème siècle, mâtinés de modernité.

Un rapport non moraliste à la morale. Un idéal de morale, voilà ce que propose la FM , nous dirions une philosophie humaniste.

Et pour cela le FM doit être libre sinon il n’aurait pas les moyens de comprendre le devoir.

En conclusion

 

 "La Maçonnerie trouve dans ses traditions un idéal moral que nous croyons supérieur à celui des religions ; cependant, si les Maçons disaient qu'il y a parmi eux plus de vertu effective, c'est-à-dire moins de défaillances que dans un groupe quelconque d'honnêtes gens, nous serions les premiers à rire d'une si outrecuidante sottise". Pierre Tempels.

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10 novembre 2007 6 10 /11 /novembre /2007 15:29

Tout voyage demeure, au final, un détour ; et le plus important n’est peut-être pas de partir mais de revenir. Mais Qui revient après un long détour ? Qui deviens-tu, F S. après les 3 voyages de l’initiation ? Il semblerait que tu aies déjà choisi, dans le monde profane une voie, que je dirai être celle d’un chevalier.

 

La voie du guerrier, c’est l’esprit du Samouraï en Orient, la chevalerie des épopées mystique de la Perse Islamique pour le croyant, tandis qu’en Europe, la quête du Graal et l’épopée templière incarneront cet idéal. Le mythe chevaleresque allait de part et d’autre exalter les hommes au théâtre de la guerre. C'est ainsi que l'esprit chevaleresque a fini par fusionner avec la quête du Temple achevé grâce aux efforts des bâtisseurs. Il y a bien eu des tentatives de restauration de la chevalerie notamment au travers de la constitution d’une épopée chevaleresque au sein des grades maçonniques mais, comme l’avait signalé Karl Marx, on ne répète pas l’histoire sauf en faire une vaste mascarade tragi-comique !

 

 

Dans le Roi Pêcheur, la pièce de Julien Gracq,  le Graal jouit, conformément à la tradition littéraire, d’un intérêt exceptionnel de la part des personnages qui peuplent l’univers mythique. Le Graal est considéré comme un objet aux propriétés miraculeuses; voilà pourquoi c’est vers lui que convergent les désirs de tous les acteurs du mythe.

 

 

Le récipient précieux est protégé avec un soin exceptionnel dans l’espace du royaume du Roi Pêcheur, Amfortas, frappé d’une double souffrance, corporelle et spirituelle. Plusieurs indices permettent de supposer que le Graal constitue le centre d’une carte imaginaire inscrite dans un cercle. Enfermé dans un «tabernacle», le Graal est caché dans une salle particulière du château de Montsalvage, «la salle du Graal». L’accès au château est conditionné par le passage à travers la forêt, parce que c’est justement la forêt qui est sans cesse surveillée par les chevaliers du Graal afin d’empêcher les intrus d’entrer dans le royaume ensorcelé.

 

Le trésor de la franc-maçonnerie ne s’apparente-t-il pas pour toi à un graal ?

 

 

Poursuivons l’histoire.

 

Si Perceval parvient sans grande difficulté jusqu’à la frontière de la forêt ensorcelée, l’ayant franchie, il doit affronter la dernière étape de sa quête pavée d’épreuves, cette fois non plus d’ordre physique, mais d’ordre spirituel, en direction du Graal. Cependant, si l’existence du Graal n’est pas mise en doute par les protagonistes du drame, l’estime qui lui est réservée dépend des pouvoirs que ces derniers lui attribuent.

 

*                    Pour Perceval, sa quête y est considérée comme un comble des aventures terrestres, ce qui réduit la coupe précieuse à un trophée désignant le meilleur chevalier du monde.

 

Aux yeux des compagnons le récipient mystérieux se matérialise dans l’objet oscillant entre un talisman féerique et une sainte relique qui permet, grâce à ses propriétés miraculeuses supposées, de parvenir, ici-bas, à «la terre promise»,

 

à «un paradis sur terre». C’est Perceval, chevalier de la Table Ronde , qui récite la somme des caractéristiques, traçant des contours du Graal arthurien: «Il est dans le monde un trésor captif dans un château enchanté, un objet de grande merveille, le Graal. Pour qui le voit, ses yeux s’ouvrent et ses oreilles entendent, il comprend le choeur des mondes et le langage des oiseaux. Le Graal est suffisance, extase et vie meilleure. Il est soif et étanchement, dépouillement et plénitude, possession et ravissement ».

 

C’est pour se voir décerner ce prix du meilleur chevalier que Perceval entre sur le terrain interdit du royaume du Graal, espérant, dans la bataille suprême de sa vie, une fameuse victoire de sa force virile.

 

 

*                    Pour le royaume du roi pêcheur, il s’agit d’un Graal différent, un Graal aux pouvoirs mystérieux, éteints toutefois par la faute du roi indigne. Le pays entier agonise avec son souverain, il pourrit, lentement mais inexorablement, comme la blessure d’Amfortas.

 

L’existence déplorable du royaume d’Amfortas se pose ainsi comme une antithèse d’un âge d’or perdu, mais qui a la chance d’être retrouvé. L’heure de la délivrance doit venir avec l’arrivée d’un nouvel Élu, d’un nouveau Pur, qui rallumera le feu salutaire du Graal et deviendra le nouveau roi du Graal.

 

Une image évangélique du Graal est esquissée par le jeune chevalier qui dit : « A un seul il est donné de conquérir le Graal, s’il est assez pur et assez sage, et si parvenu après de longues aventures en sa présence, il sait poser la seule question qui délivre. Je veux être celui là ! ».

 

 L’exclamation passionnée du jeune chevalier met le vieux roi en colère: «La gloire du Christ n’est pas remise entre tes mains, qui que tu sois, Perceval. Il commande que chacun fasse son salut, humblement, à la place où le sort l’a mis. Le christ a pris le sort de tous en charge dans ses bras ouverts sur la croix. Ce n’est pas pour que le premier aventurier venu cède aux imaginations de sa cervelle vide, et se croie personnellement chargé de faire lever le soleil sur l’humanité. Tous sont appelés, Perceval, et non point toi singulièrement ».

 

 

Le Graal demeurera éteint, Perceval n’ayant pas osé prononcer la question magique, par manque de simplicité.

 

Perceval quitte à la fin du dernier acte le château de Montsalvage, frappé par les révélations brutales d’Amfortas, mais non écrasé. Quittant le château, en hâte et discrètement, il laisse derrière lui la bataille la plus rude de sa vie.  Cette fuite du jeune chevalier, peut-elle être interprétée comme un échec, comme un nouveau naufrage, provoqué par les charmes du Graal?

 

Il paraît être son contraire, un triomphe sur le Graal, pourtant discret et sans pathos, qui provoque l’éruption des passions incontrôlables, retirées sous le seuil de la conscience maîtrisée.

 

Perceval vit devant nos yeux sa maturation difficile et, en acceptant ses limites, sa condition, il découvre en lui, non plus un dieu, mais rien moins qu’un homme.

 

L’enfant est mort pour revivre en homme.

 

 

Voilà, jeune chevalier S., il en est de même ici. Les épreuves proposées ne semblent des victoires ou des défaites que dans un temps et un espace mythique où tout est symbole, et la voie que tu as choisie n’a pas, cependant, aboutit dans un royaume fermé.

 

La quête initiatique est une façon d'habiter le monde. C'est admettre et vouloir s'orienter, c'est vouloir sortir du chaos ; c'est faire un pari existentiel sur le sens contre l'absurde et c'est au cœur d'une telle démarche que se construit aussi la fraternité. L'initiation fonde la fraternité. En effet, c'est par la réalisation de la construction d'un temple que se fait la fraternité des compagnons et le compagnon lui-même.

 

C'est en travaillant sur lui-même et par ses actes que le FM construit une fraternité opérative qui le relie à ses Fet S et qu'il peut, à partir de là, poursuivre la construction de la fraternité des hommes, où chaque homme est un vecteur de la vérité universelle. Les hommes sont irréductibles dans leur singularité et là il y a une égalité absolue en dignité. C'est en affirmant cela que la FMaç affirme en même temps que la personne est porteuse d'universalité. Le FM est celui qui est capable de reconnaître l'universalité en tout autre. Pour un FM la différence  n'est pas revendiquée pour elle-même (cela porterait en soi le risque d'une barbarie sauvage) mais la différence est, pour lui, les aspects différenciés de l'universalité.

 

Ici, une loi nous est donnée, pour renouveler en ce sens notre  liberté : c’est la constitution de l’Ordre qui nous propose des catégories de pensées pour nous organiser en groupe, œuvrant aux progrès de l'humanité.

 

 

 

 

Nous venons de te reconnaître comme FM, mon bien aimé FN., mais c’est dans le monde profane, que tu seras un homme, un frère en humanité avec tous les hommes, là où tu rencontreras tous les autres dont l’humanité a besoin pour que se lève l’aurore de la lumière que tu appelles l’espoir.

 

 

 

 

 

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Published by Solange SUDARSKIS - dans planches maçonniques
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5 octobre 2007 5 05 /10 /octobre /2007 16:58

Le zéro est la fonction numérique définissant mathématiquement le néant qui est utilisé non pas comme un échappatoire mais comme une aperception de la réalité.

 

 

 

Le zéro est un nombre terrible engagé dans une lutte étrange pour engloutir tous les nombres à moins que ce ne soit pour tout générer.

 

Avant d’être un nombre il fut un chiffre et avant il n’existait pas même parmi les autres chiffres dans la conscience humaine. L’usage des chiffres semble si évident que nous le considérons comme une aptitude innée de l’être humain.

 

J’appelle « nombre » les valeurs qui mesurent une grandeur et j’appelle « chiffres » les caractères, les marques, les signes calligraphiques servant à écrire les nombres.

 

Il y a donc une histoire universelle des chiffres, car toutes les sociétés, de la préhistoire à l’ère des ordinateurs, ont essayé de représenter les quantités et les ordres, autrement dit les nombres. Cette histoire, hésitante et discontinue, est celle d’un événement aussi révolutionnaire que la maîtrise du feu, l’invention de la roue et de la machine à vapeur ou la découverte de l’électronique.

 

 

Le premier chiffre fut sans doute une taille sur un bâton qui, répétée, indiquait le nombre d’éléments à dénombrer. Puis, par commodité de perception de grandeurs importantes, les sociétés primitives en firent des paquets. À partir de ce principe, les hommes ont pu concevoir des assemblages-modèles auxquels ils pouvaient se référer. Ainsi, un os sur lequel on avait pratiqué vingt entailles pouvait servir à dénombrer vingt hommes, vingt chèvres ou vingt fourrures. A cette fin, les hommes, sous divers cieux, ont usé de coquillages, de perles, de fruits durs, d’ossements, de noix de coco, de bâtonnets, de boulettes d’argiles, de graines de cacao et même de bouses séchées. L’impôt, autrefois, prélevé par les seigneurs et rois français, fut appelé taille car leurs collecteurs avaient l’habitude de marquer ainsi sur une planche de bois ce que donnait chaque contribuable. Le même système servait encore au début du 19ème siècle en Angleterre pour certifier le paiement des impôts ou pour comptabiliser les rentrées et sorties d’argent. Curieusement ce système survit, de nos jours, dans un article du code civil[1]

 

Pour compter plus vite, les premières sociétés eurent l’idée du regroupement par paquet de 5 (l’homme des cavernes), ou par 10 (le scribe égyptien), voir par 60 (le babylonien). Dans chacun de ces systèmes des signes différents sont utilisés pour exprimer les valeurs de chacun  des groupes[2], souvent des lettres de l’alphabet comme chez les hébreux, les grecs, les romains. Ainsi 1, 5, 10, 50, 100 et 1000 chez les romains furent représentés par I, V, X D, C, M. Et par combinaison des symboles et de leur place les uns par rapport aux autres, on obtient un nombre.

 

On comprend dès lors la difficulté mathématique d’additionner de grands nombres en chiffres romains.

 

L’écriture des chiffres la plus extravagante fut celle des mayas qui utilisaient 20 glyphes différents, têtes grotesques dessinées représentant 20 valeurs différentes.

 

Et pourtant au commencement, le zéro n’existait pas : Il s’agissait de compter, d’énumérer, d’évaluer des choses du réel, et l’on n’a pas besoin du zéro pour dire qu’il n’y a pas de cette chose. Le Zéro n’existait donc pas. Le zéro n'est jamais utilisé dans la Bible. En Égypte, aucun hiéroglyphe ne lui correspond.

 

Tout d’abord, les égyptiens surent se passer du zéro parce que l’utilité de leurs mesures était essentiellement tournée vers le comptage des jours et vers le bornage des terres. Chaque année, le Nil, en inondant le delta, dépose une couche d’alluvions qui efface les limites des propriétés, empêchant de reconnaître les parcelles des fermiers. Or, en Égypte, s’approprier le sol d’un voisin était un crime aussi grave que se parjurer, tuer quelqu’un ou se masturber devant le temple. Des contrôleurs étaient chargés par Pharaon de rétablir le bornage, les mathématiques ne visaient donc qu’à délimiter les surfaces de terrain, à des fins cadastrales. Cela se faisait à l’aide de cordes nouées pour marquer les angles droits, divisant les parcelles en triangles et rectangles ;  ainsi naquit la géométrie qui marqua profondément la civilisation du bassin méditerranéen. Les grecs s’en inspirèrent ; on sait que Pythagore et Thalès étudièrent en Égypte. Et dans ces mathématiques pratiques, point besoin du zéro, qui en tant que rien est un pur concept.

 

Le zéro fut découvert par les Chinois. Les inscriptions sur os et écailles  nous apprennent que, dès les 14ème - 11 ème siècles av. JC., les Chinois utilisaient une numération décimale de type « hybride », combinant dix signes fixes pour les unités de 1 à 9, avec des marqueurs de position particuliers pour les dizaines, centaines, milliers et myriades.

 

La première apparition du zéro, à Babylone, semble remonter au 3ème siècle av. J.-C. mais il n'était pas utilisé dans les calculs et ne servait que comme marquage d'une position vide dans le système de numérotation. Les babyloniens avaient commencé à utiliser une marque (deux coins inclinés) pour indiquer une colonne vide sur leurs tables d’abaque. Ce marque-place permettait de donner aux autres chiffres leur place exacte et par là de définir la valeur du nombre représenté 

 

Il sera également utilisé par les Mayas durant le 1er millénaire, mais de même, uniquement comme chiffre, dans leur système de numération de position et non comme nombre.

 

Son usage moderne, à la fois comme chiffre et comme nombre, est héritée de l'invention indienne des chiffres nagari. Vers le 5ème siècle, le mot indien désignant le zéro était śūnya, qui signifie « vide » « espace » ou « vacant ».

 

Ce mot, traduit en arabe par « sifr » qui signifie également « vide » et « grain », est la racine du mot chiffre, et zéro vient de ce que Fibonacci a traduit l'arabe Sifr par l'italien zephirus, à partir duquel il a formé zevero qui est devenu zero.

 

Curieux paradoxe ! Nommer le rien, c'est pourtant lui donner une existence, une valeur. Parvenir à concevoir que le vide puisse et doive être remplacé par un graphisme ayant précisément pour signifiant le vide,  telle est l’ultime abstraction qui a nécessité
beaucoup de temps, beaucoup d’imagination et certainement une grande maturité d’esprit. Certes, au début ce concept ne fut que le synonyme de la place vide ainsi comblée. Mais on s’aperçut peu à peu, par la force de l’abstraction, que « vide » et « rien »,conçus d’abord comme des notions distinctes, étaient en réalité deux aspects d’une seule et même chose. C’est ainsi que le signe-zéro a fini par symboliser la valeur du « nombre nul ».

 

 

La graphie du zéro c’est d'abord un cercle ; elle est inspirée de la représentation de la voûte céleste. En effet le zéro se vit attribuer toute une panoplie de synonymes qui désignaient littéralement le ciel, l’espace, l’atmosphère, le firmament ou la voûte céleste (je vous fais grâce des mots en version originale). Ainsi, en sanskrit, infini, voyage sur l’eau, pied de Visnu, plénitude, infinité, achèvement, sont aussi des termes qui évoquent le zéro dans la poétique indienne de cette époque. Il en est de même pour le mot « akasha », qui évoque l’éther, le dernier et le plus subtil des cinq éléments de la philosophie hindoue, l’essence de tout ce qui est supposé incréé et éternel, l’élément qui pénètre l’immensité de l’espace, voire l’espace lui-même. L’identification de l’éther au vide ne posa pas de problème du fait qu’il était considéré comme la condition de toute expansion corporelle et le réceptacle de toute matière se manifestant sous la forme des 4 éléments (terre, eau, feu, air). Autrement dit, une fois que le zéro eut été expérimenté, on s’aperçut que le « akasha » remplissait dans l’existence un rôle majeur comparable à celui tenu par le zéro dans la numération de position, dans le calcul,  pour les mathématiques, pour les sciences et pour les techniques.

 

Les mots symboles du zéro, évoquant principalement les idées de ciel, d’espace, le cercle fut naturellement la première représentation graphique du zéro. Sunya chakra

 

Le point en fut aussi une représentation,  parce que c’est un objet sans dimension,. Sunya bindu.

 

Au-delà de son aspect géométrique, le bindu était pour les hindous le symbole de l’univers dans sa forme non manifesté, et donc une représentation de l’univers avant sa transformation en monde des apparences. Selon les philosophies indiennes, cet univers incréé est doté d’une énergie créatrice capable de tout engendrer : le point causal.

 

Le mathématicien et astronome indien Brahmagupta est le premier à définir le zéro en tant que nombre. En 628, dans un traité d'astronomie appelé le Brahma Sphuta Siddhanta, Brahmagupta (598 - 660) définira le zéro comme la soustraction d’un nombre par lui-même (N - N = 0). Brahmagupta donnera dans son ouvrage les règles des opérations effectuées avec le zéro, appelant « biens » les nombres positifs, « dettes » les nombres négatifs et le zéro[3] pour le nombre nul.

 

En occident,  l’introduction du zéro est consécutive à la traduction des travaux des mathématiciens musulmans, vers le 8ème siècle, notamment ceux d'al-Khwārizmī (L’algèbre ou science des équations vient du titre de son livre al-Jabr). Les chiffres arabes sont importés d'Espagne en Europe chrétienne aux environs de l'an mil par Gerbert d'Aurillac, devenu le pape Sylvestre II. Le zéro ne se généralise pas pour autant dans la vie courante, les chiffres, dits arabes, servant surtout... à marquer les jetons d'abaque de 1 à 9 ! Certains calculateurs préférèrent utiliser des jetons avec des chiffres romains ou des lettres grecques plutôt que d’utiliser les « signes diaboliques » de ces « suppôts de Satan » qu’étaient alors les Arabes. Gerbert lui-même n’échappa pas à cet esprit d’arrière-garde : on en vint à murmurer qu’il fut alchimiste et sorcier et qu’en allant goûter à la science des « infidèles Sarrazins », il avait sûrement dû vendre son âme au Diable. Grave accusation qui poursuivra le savant plusieurs siècles à tel point qu’en 1648 l’autorité pontificale jugera nécessaire de faire ouvrir le tombeau de Sylvestre II pour vérifier si les diables de l’Enfer ne l’habitaient pas encore…!

 

Et oui, le zéro provoqua des conflits meurtriers. Le zéro était le symbole de nouvelles théories, du rejet d’Aristote et de l’acceptation du vide et de l’infini. Les camps philosophiques  punissaient leurs traîtres. Par le bûcher chez les chrétiens, tandis qu’en Orient, au 11ème siècle, persister dans la doctrine d’Aristote entraînait la peine de mort pour les penseurs musulmans.

 

La chrétienté rejetait le zéro mais le commerce le réclamait.

 

Et ce fut Léonard de Pise, dit Fibonacci qui eut une influence déterminante. Il reste plusieurs années en Afrique du Nord et étudie auprès d'un professeur local. Il voyage également en Grèce, Égypte, Proche-Orient et confirme l'avis de Sylvestre II sur les avantages de la numération de position. En 1202, il publie le Liber Abaci, recueil qui rassemble pratiquement toutes les connaissances mathématiques de l'époque, et malgré son nom, apprend à calculer sans abaque.

 

Et c’est ainsi qu'avec le retour du commerce intensif, consécutif aux Croisades, que les Européens généralisent, au 12ème siècle, l'usage du zéro. Le zéro arrive, enfin, en occident. Mais comme pour les autres chiffres, le zéro fait une entrée laborieuse dans le langage mathématique. Il souffre des vestiges de la pensée de l’antiquité, mais aussi de la méfiance de l'Eglise.

 

Cela nous paraît si évident aujourd’hui, qu’il est plus facile d’imaginer Sisyphe heureux qu’un monde où le caractère zéro n’existerait pas.

 

Alors essayons de comprendre pourquoi les égyptiens, les grecs et les romains détestaient le zéro.

 

Les peuples de l’Antiquité avaient peur du zéro ! Peur du nombre zéro et donc de sa représentation en chiffre. Dans les Traditions les plus anciennes, le tohu bohu, vide et désordre, était la constitution primordiale du cosmos.

 

Symbole du Néant, du Vide Absolu, du non manifesté, du Chaos originel, le zéro inspirait l’effroi d’un monde qui pourrait retourner à son état naturel primitif.

 

La crainte du zéro allait plus loin encore que ce malaise face au vide. Pour les anciens, les propriétés du zéro étaient inexplicables car il ne se comporte pas comme les autres nombres. Au royaume des nombres, des lois s’imposent à tous, sauf à zéro.

 

Additionnez un nombre avec lui-même, il change : 1 + 1 = 2 ; mais 0 + 0 = 0.                 

 

Non seulement le zéro refuse de grandir mais il empêche les autres nombres de grandir : 1 + 0 = 1. Zéro nie les jeux de l’addition et de la soustraction (1 – 0 = 1).

 

Et surtout, ce nombre sans substance réussit à saper les plus simples calculs, comme ceux de la multiplication et de la division.

 

Zéro multiplié par n’importe quoi donnera toujours zéro. Ce nombre infernal télescope la ligne des nombres en un seul point. Il anéantit les nombres en les retirant à l’existence, pour en faire du rien, du vide. Multiplier une valeur par zéro revient à retirer cette valeur d’elle-même : 0 x N = N – N = 0

 

Des choses encore plus étranges apparaissent dans la division par zéro : Elle est un non-sens.  Si l’on s’obstine à diviser par zéro, on détruit toutes les fondations de la logique et des mathématiques.

 

Plus que vous soumettre à une épreuve de mathématique, je souhaiterai vous amuser avec une apagogie (démonstration par l’absurde).

 

Prenons a et b tel que a = b = 1

 

Nous pouvons écrire que  a2 = a2

 

Nous pouvons aussi écrire que  b2 = ab

 

En soustrayant les deux équations cela donne  a2  -  b2  =  a2  - ab

 

Une classique mise en facteur nous donne :

 

 (a + b) (a – b) = a (a – b)

 

Divisons chaque côté par (a - b) ; (c'est-à-dire divisons par zéro), on obtient  a + b = a.

 

En ôtant a de chaque côté, l’équation  devient b = 0 et donc avec b = 1  Þ 1 = 0 !!

 

 Quelque soit la valeur de b, nous pouvons ainsi montrer que 1 ou 20 ou 1983 sont égaux à zéro!!!! Que celui qui a 2 bras et 2 jambes n’a pas de bras!!!

 

Diviser par zéro détruit la charpente des mathématiques. Souvenons nous de ce que l’on appelle le domaine de définition ou l’existence d’une courbe : un monde dans lequel on exclut la division par zéro. Un des premiers ordinateurs, grilla toutes ses ampoules, s’extermina en somme, parce qu’on lui demanda d’effectuer un calcul dans lequel lui fut soumis une division par zéro.

 

Ainsi le zéro est puissant parce qu'il triomphe des autres chiffres, rend folles les divisions. Il est le frère jumeau de l'infini.

 

C’est en tant que représentation du vide que le zéro fut rejeté par la pensée grecque. Pour Aristote, il n’y a rien qui soit rien, rien ne naît de rien,  il n’y a pas de vide. Le cosmos est "prisonnier" dans des sphères de différentes tailles qui émettent de la musique : l'harmonie des sphères

 

Ce n’est pas l’ignorance qui conduisit les grecs à rejeter le zéro mais leur philosophie. Le zéro était en conflit avec leur croyance fondamentale. Au cœur de leur philosophie, le point le plus important tenait dans cette révélation : tout est nombre. Et c’est en géométrie et en termes de relations des nombres que se posaient les grands problèmes de l’époque.  Dans les ratios, le zéro est un nombre qui n’a aucun sens. Le zéro creusait un gouffre dans l’ordonnancement de l’univers pythagoricien ; il ne fut donc pas toléré. (Un autre concept dérangeant, le nombre irrationnel Ö2)

 

 

L’univers grec, créé, notamment par Pythagore et Aristote survécut, dans la pensée occidentale médiévale. Pour eux, tout l’univers était réglé par des proportions et des figures géométriques. Le cosmos était fini et entièrement rempli de matière. Il n’y avait pas d’infinité, il n’y avait pas de zéro. Cette manière de penser avait une autre conséquence - ce qui explique pourquoi la philosophie d’Aristote perdura si longtemps. Son système prouvait l’existence de Dieu.

 

Dans leur quête de sagesse, les érudits médiévaux ne se tournaient pas vers leurs pairs, mais vers les Anciens, vers les néoplatoniciens et surtout vers Aristote. Ce que je retiens de l’œuvre d’Aristote, c’est une espèce d’encyclopédie présentant ses observations, dans des domaines du ciel et de la terre, l’astronomie, la physique, la biologie, qui pose en toute chose le questionnement du « pourquoi cela existe » et qui conclut à chaque fois par l’éternité en soi des choses subordonnée à une énergie initiale créatrice : Dieu. Il affirmait de plus que la terre était unique et au centre de l’univers

 

Au 13ème siècle Thomas d’Aquin christianisa cette théologie[4]. L’enseignement du « Docteur Angélique » sera retenu comme la plus solide, la plus sûre  et la plus sobre des doctrines catholiques.

 

Les penseurs considéraient le vide comme … le diable, et le diable comme le vide!

 

Pour cette raison, l’Occident ne put accepter le zéro jusqu’au 16ème siècle. Les conséquences en furent un ralentissement des progrès en mathématiques et un étouffement des innovations scientifiques.

 

Le point de fuite dans la peinture de Brunelleschi, cette singularité qui ramasse l’univers dans un espace minuscule et donne la perspective, le système cartésien, les expériences de Pascal sur le vide, le calcul différentiel de Newton, les mesures quantiques de Planck participèrent, depuis, au triomphe du zéro.

 

 

Alors, aujourd’hui, la question essentielle du zéro peut se ramener à ceci : comment du zéro, du rien est sorti quelque chose. Si on vous demande qu’est-ce qui vous intrigue dans la cosmologie, vous pourriez répondre : La réponse est dissimulée dans la question : « l’intrigue » !

 

A quel genre d’intrigue doit-on alors s’attendre en étudiant la cosmologie ? Un numéro du Scientific American en propose une excellente : comment peut-on comprendre la succession des phénomènes survenus pendant l’âge sombre de l’Univers, avant son passage de l’opacité du néant à la transparence de la création? Comme nous ne disposons pas de données observationnelles pour cette période, comment peut-on aussi rétablir cette chronologie ? Et bien c’est grâce au zéro !

 

L’Univers est-il éternel ? Existe-t-il depuis toujours ou, au contraire, a-t-il eu un commencement ? Et dans ce cas, y avait-il « quelque chose » avant sa naissance ? Ces questions, les physiciens les connaissent depuis longtemps, mais les redoutent : ils savent combien il est difficile, voire impossible, d’y répondre.

 

C’est à une longueur extrême (d’une taille de 10 -33 centimètres, la plus petite longueur physique qui puisse exister) appelée « le mur de Planck » que la cosmologie moderne fait démarrer le Big Bang et la fantastique expansion qui a dispersé la matière, marquant l’origine physique de l’Univers.

 

Or, pour la première fois, grâce à des instruments mathématiques très puissants que l’on appelle les « groupes quantiques », il devient possible de lever un coin du voile « avant » le Big Bang, sur le mystère originel de l’Univers. Dans l’abîme vertigineux qui commence derrière le mur de Planck, au cœur des ténèbres, les calculs montrent qu’à cette époque, où rien de ce qui nous est familier n’existait encore, une sorte de « tempête » primordiale faisait ployer la gravitation, mélangeait l’espace et le temps eux-mêmes en d’effroyables tourbillons. Cette immense tempête se déchaînait à l’aube des temps, entre l’instant zéro et l’ère de Planck ; elle déferlait sur tout le « paysage » primitif de ce qui n’était pas encore le monde. Si nous avions pu assister à ce qui se passait à cette lointaine époque, nous aurions « vu » une sorte d’océan immense rouge et bleu sombre, creusé de vagues violettes, d’écumes et de tourbillons. Dans ce monde-là, nous n’aurions fait aucune différence entre le futur et le passé, et nous aurions été incapables d’évaluer la moindre distance dans l’espace. Par exemple, il deviendrait impossible de donner rendez-vous à un ami : en imaginant qu’il soit juste devant vous, l’instant suivant il se trouverait à 1000 kilomètres ; et au lieu d’être « stable dans le temps », il surgirait soudain dans le passé ou dans l’avenir, de façon totalement imprévisible.

 

Pourquoi ces incroyables phénomènes ?

 

Parce que « là-bas », ce qu’on appelle notre « métrique », c’est-à-dire ce qui nous permet de mesurer les choses et de distinguer naturellement le temps de l’espace, n’est plus valide. A l’échelle de Planck et en deçà, le temps et l’espace « fluctuent », se déforment, se trouvent superposés pour finalement former un mélange complexe impossible à concevoir. Les photos, prises par la sonde W.m.a.p., qui ont permis de réaliser la première carte complète du fond diffus cosmologique, sont les premières confirmations de ces fluctuations primordiales de l’espace-temps[5].

 

Mais y a-t-il encore un autre monde « en dessous » du monde quantique ? Un univers « plus petit que tout » et qui aurait une taille nulle ? Ce monde-là, ce troisième monde, existe bel et bien au-delà de la tempête quantique, tout au fond du cône de lumière. Là-bas, la matière, l’énergie, toutes les forces qui nous sont familières ont disparu. C’est le point zéro de l’Univers. Ce point mystérieux qui, au début du 20ème siècle, avait hanté Einstein et le mathématicien russe Alexandre Friedmann, l’inventeur du Big Bang. Depuis les années 70, l’existence de ce qu’on appelle aujourd’hui la« singularité initiale » a été prouvée par Stephen Hawking, de l’université de Cambridge, et Roger Penrose, de l’université d’Oxford. Sans dimension, hors du temps, la singularité à l’origine de notre Univers représente un état d’information pure. Invariant, immuable, reflet de l’ordre le plus élevé que puisse concevoir l’esprit humain, ce point fantastique ne peut être décrit que par ce que les mathématiciens appellent un « invariant topologique ». En imaginant, encore une fois, que nous puissions nous rendre sur ce point zéro, ce que nous verrions alors serait très surprenant. Nous serions d’abord sidérés par le silence absolu. Ce monde très étrange nous paraîtrait totalement figé, immobile comme pour l’éternité.

 

En fait, au point zéro, il n’y a plus de forces, plus d’énergie, plus de matière, et même plus d’espace ni de temps. Il ne reste qu’une seule et ultime chose : une information. Cette même information dont Stephen Hawking reconnaissait l’existence au fond des trous noirs. Contrairement à ce qui se passe chez nous, le temps à l’origine ne s’écoule plus : il est « figé ». Plus exactement, comme l’indiquent les équations d’Einstein, sous l’action de la gravitation alors immense, le temps qui nous est familier n’est plus réel (comme chez nous, avec un avant et un après), mais purement imaginaire (au sens que les mathématiciens donnent à ce mot : au point zéro, en raison de la courbure infinie, la droite du temps réel a pivoté de 90 degrés dans le plan complexe et est désormais imaginaire). Ce temps étrange, sans avant ni après, ne peut donc plus se comprendre comme marquant une évolution des événements en mouvement, mais comme portant une information étendue sur une réalité globale et immuable. C’est dans ce sens que ce monde-là n’est pas encore un monde d’énergie : c’est une essence mathématique.

 

Tout ceci est tellement éloigné de notre expérience et même de nos intuitions les plus folles qu’il nous semble difficile d’y croire. Et pourtant, la « réalité » de cet univers commence aujourd’hui à être décelée à la faveur de deux théories toutes récentes :

 

la théorie des groupes quantiques et la théorie topologique des champs. Grâce à ces deux approches, il nous devient progressivement possible de mieux comprendre la nature profonde de ce qui peut exister au temps de Planck. Les groupes quantiques, ces algèbres « déformées » comparables à une sorte de « loupe » qui viendrait agrandir la surface d’une page écrite pour mieux en distinguer les détails, nous ont permis de plonger au cœur du Big Bang et de traverser la barrière d’énergie qui surgit au mur de Planck. Et derrière ce mur, la théorie topologique des champs - qui ne « mesure » plus l’évolution d’un système en temps réel mais en temps imaginaire pur - nous a permis de « voir » la réalité ultime de la fantastique information qui précède notre univers physique.

 

Finalement, l’idée d’une information mathématique à l’origine des choses nous est proche, étrangement familière : la graine minuscule ne contient-elle pas toute l’information nécessaire au développement d’un arbre gigantesque ? Un être humain n’exprime-t-il pas, dans toute sa complexité, une information génétique seulement visible au microscope ? De même qu’il existe un « code génétique » à l’origine des êtres vivants, nous pourrions imaginer un « code mathématique » à l’origine de l’Univers tout entier. Et si le cosmos qui nous entoure a bien un sens, alors c’est que - peut-être - il contient en lui, dès l’origine, une information incroyablement complexe, une essence non physique qui le travaille, l’oriente, le réalise. Et c’est peut-être ce qui a fait dire au physicien Neil Turok, l’un des plus proches collaborateurs de Stephen Hawking, « l’Univers tout entier a jailli, de manière splendide, d’une seule et unique formule", d’un code mathématique engendrant la Création.

 

Alors le zéro, ce rien ne peut-il pas tout ? Parce que si un tel code mathématique existe, forcément  il est enfoui dans le zéro.

 



[1] Taille, coche échantillon.

[2] Il y a 5000 ans les égyptiens utilisaient un bâton vertical pour l’unité, un os de talon pour 10, une lanière ondulante pour 100…

[3] - Zéro soustrait d’une dette est une dette.
- Zéro soustrait d’un bien est un bien.
- Zéro soustrait de zéro est zéro.
- Une dette soustraite de zéro est un bien.
- Un bien soustrait de zéro est une dette.
- Le produit de zéro multiplié par une dette ou un bien est zéro.
- Le produit de zéro multiplié par zéro est zéro.
- Le produit ou le quotient de deux biens est un bien.
- Le produit ou le quotient de deux dettes est un bien.
- Le produit ou le quotient d'une dette et d’un bien est une dette.

 

 

[4] Dans « Les commentaires philosophiques sur Aristote »

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Published by Solange SUDARSKIS - dans planches maçonniques
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27 août 2007 1 27 /08 /août /2007 16:35

- Le retour

 

Ma sœur R.,

 

Comment ne pas penser à la parabole du retour de l’enfant prodigue, comment oublier la scène du retour de la femme du boulanger. Oh non ma sœur, tu n’es ni Pomponette, ni davantage l’enfant puîné !

Une démission en franc-maçonnerie est un acte de liberté, le retour un engagement tout aussi libre, sans jugement moral, sans reproche fussent-ils affectueux. Ce n’est pas le même qui revient, ce n’est pas le semblable qui revient, mais le même est le revenir de ce qui revient. Seul revient l’affirmation, seul revient ce qui peut être affirmé, seule la joie retourne.

As-tu fait une école buissonnière, ma sœur, cet écart potentiel inscrit dans le compagnonnage ? Dans ta séparation du temple, as-tu mesuré ce qui te fonde et te construit, au point d’avoir à nouveau besoin de retrouver une loge pour féconder ta part de fraternité et de symbolisme ontologique ? Quel dépôt si précieux avais-tu laissé ici pour venir le rechercher ? Est-ce cet immense trésor d'expériences, d'idées, de témoignages, de réflexions que l'esprit humain a produits au cours de tenues maçonniques. Les planches sont destinées à l'ensemble des Frères et soeurs présents dans le temple. Leurs contenus sont de susciter un dialogue lumineux dans la conscience entre le "je" et le "nous".  On peut comprendre combien cela fut un manque pour toi.

Tu avais choisi, en entrant une première fois en franc-maçonnerie, la responsabilité d’un engagement. Responsabilité a deux sens : res-ponsa que l'on peut rendre par "quelque chose qui a du poids, du prix, de l'importance", et res-ponsa qui est "ce que l'on épouse, ce à quoi l'on est uni par amour".  Au cœur de la responsabilité, il y a donc le prix et l'amour, la valeur et la joie. Ta famille a eu un temps plus besoin de ton amour, et en avait, de ce fait, davantage de valeur pour toi.  Le Temple te manquait car il est l’endroit idéal pour aller à la rencontre des questions. En ce lieu, nous mettons en marche la pensée qui révèle que l’homme doit accomplir un voyage parmi les questions afin que se réalise son destin intellectuel et moral. Le monde profane t’est redevenu insuffisant.

Que je dise tout de suite que ce qui me paraît en jeu n'est rien moins que ta liberté, non pas d'abord la liberté des choix, ni la liberté d'expression, mais une liberté encore plus fondamentale qui est la liberté de pouvoir penser par soi-même, la liberté de l'esprit.

Je sais combien la construction d'un langage qui rend possible la pensée est difficile, combien son acquisition progressive est ardue et combien sa préservation est précieuse. L'intelligence spirituelle vient ôter le voile de la lettre, ou le voile qu'est la lettre, afin d'en dégager l'esprit.

Quand une chose n'est pas nommée, elle reste insaisissable, invisible, impossible à penser. Pour commencer à l'appréhender, les cherchants, dans leurs longues quêtes n'ont d'abord d'autre ressource que d'employer des périphrases, et il peut arriver que de telles périphrases représentent des centaines de pages de texte. Voici ce qu'il en coûte quand les mots manquent encore, et que l'esprit est réduit à tenter de penser sans les mots. Au contraire, quand après de lentes décantations, qui dans l'histoire prennent parfois des siècles, des mots apparaissent qui permettent de saisir les choses dans leur être, il arrive que certains résultats qui avaient d'abord demandé des livres entiers, pour être énoncés et expliqués, s'expriment enfin en quelques formes d'une clarté aveuglante. C'est que la pensée, grâce aux mots, est devenue libre: elle était paralysée par l'impossibilité du dire et voici que, par le progrès de la langue disponible, elle se trouve enfin déliée. Le symbolisme est ce langage d’une nouvelle parole qui donne prise sur les choses. Le mot prononcé est la matrice qui nous fait accéder au monde de la chair et de l’existence.

 

 

Aussi croyons-nous à la vérité et à la beauté exactement comme Platon.

 

Je viens de prononcer le mot “beauté” en association avec le mot “vérité” et ce sont bien des mots de notre quête. Nous croyons que la vérité existe, indépendamment de nous et de tous, mais nous croyons aussi qu'elle nous attend et qu'elle fait partie de notre vocation de la chercher. Nous savons aussi que, dans cette quête, la beauté est le plus sûr critère de la vérité, une lumière qui la signale dans la nuit, et quand enfin nous atteignons une vérité, sa récompense consiste à en admirer la beauté.

 

Le monde profane n’a pas réussi à te donner suffisamment l’apprentissage du sens et de l'amour de la beauté et ici tu viens renouer les fils du tissage pour ton vêtement de vie. Tu as choisi de te replacer dans l’arc tendu entre les deux pôles du ciel et de la terre en exerçant la fonction de médiateur, entre équerre et compas.

Ici c’est un lieu symbolique où sous le signe d’un temps abstrait, se trouvent représentés en creux l'Unité et l'Infini, comme à l'encre sympathique sur un support d'absence.

C'est un espace qui vide le temps profane et dont cependant découle l'efficacité des effets du discours de chacun à condition qu'il ait bien voulu franchir le seuil de la mort symbolique. C'est l'endroit où se trouvent archivés à foison tous les outils nécessaires à la construction. C'est la demeure des trois grands "A". L'Art, l'Autre et l'Amour.

 

Ta vérité et ta liberté furent de revenir, que cela soit pour la beauté de notre fraternité et de notre joie de t’accueillir !
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11 juin 2007 1 11 /06 /juin /2007 12:04

 

 

 

 

C’est dans le silence et dans les ténèbres chtoniennes, sous le linceul, que s’est germinée ton élévation, vénérable maître G., ma bien aimée sœur C. Ce silence, comme celui de l'Apprenti, est un voyage invisible des  cérémonies d'initiation tout autant que le viatique des Maîtres ...

Cette cérémonie est centrée sur l’assassinat d’un personnage mythique, Hiram, et sur son relèvement.

Le premier problème est celui du choix du personnage Hiram comme désignant l’architecte dont le drame nous est révélé, en franc- maçonnerie, dans la fameuse divulgation de Samuel Prichard, Masonry Dissected, La Maçonnerie Disséquée publiée à Londres en 1730.

Vient ensuite le problème du lien de ce drame des Maîtres Maçons avec les anciens mystères. On peut naturellement assigner à cette légende des sources mythologiques diverses et trouver, en cherchant un peu dans l’histoire des peuplades anciennes et des religions antiques, égyptienne, gréco-romaine, voir celtique, nombre de récits sacrés et de mythes pouvant constituer autant de modèles.

Les rituels correspondants à cette Mort-Resurrection étaient appelés, dans l’ancienne Egypte  « La Porte de la Mort ». Dans les rituels maçonniques modernes, Osiris est remplacé par Hiram qui reste néanmoins très porteur des mêmes significations solaires… Inventeur ou expert dans les arts, forgeron, bâtisseur, archétype de l’Homme Créateur et dont le nom même signifie « élevé », « grandeur ». Tuer Hiram et le faire renaître signifie que le Soleil perd sa force en Hiver pour revenir au Printemps... Le cycle des naissances peut alors reprendre… Un mot en remplace un autre, un souffle en remplace un autre… et le « sacrifice » est consommé… HRM est l’archétype de tous les sauveurs de l’humanité, de même, il est aussi celui de la continuité humaine et de son esprit créateur. Comme Odin, c’est le Dieu crucifié sur l’arbre du Monde ou endormi au cœur de ses racines.

On s’est du reste interrogé sur ce qui serait advenu si la légende ne s’était pas conclue, telle que Prichard la rapporte, par un mot perdu, un mot substitué et un architecte tragiquement disparu. On voit en effet sans difficulté la faille de ce schéma : il faudra bien retrouver le mot perdu et remplacer l’architecte. Voici de quoi écrire cinq ou six autres légendes et autant de nouveaux grades. Si la maçonnerie se lança aussitôt, et pour plusieurs décennies, dans une prodigieuse et parfois folle entreprise créatrice de grades à la recherche de la Parole perdue, n’est-ce pas simplement parce que les auteurs de la légende fondatrice l’ont construite comme un récit ouvert et inachevé ?

L’élévation, en faisant passer du plan au volume, opère sur le voyageur en quête de vérité une transformation du sens. Celui qui est au fond de la vallée en a une représentation. Quand il monte sur le flanc de la montagne, le spectacle devient très différent. Chaque fois qu'il fait une station à une hauteur plus élevée, son panorama se modifie. De même, nous pouvons comprendre que d'un point de vue plus élevé, le monde des objets de la veille entre dans une perspective radicalement nouvelle. Le silence qui entoure le tombeau du Maître, au delà de la Mort , offre le renouveau du langage, le partage de termes inédits, une autre forme de rupture du silence.

« Si je me sentais aujourd'hui le même qu'hier, je perdrai l'envie de vivre. » comme le disait le Rabbi Nahman de Bratslav

Le relèvement, l’assomption voudrais-je dire est l’œuvre du respectable Maître de la loge aidé par les deux surveillants.

 Après avoir été littéralement assommé par le coup fatal du maillet du troisième compagnon, l’enterrement sous le tertre, puis retrouvé, le maître est relevé à la vie, exalté. Alors peut-on parler d’assomption ? L’étymologie nous le permettrait à partir du mot somme et de ses différents sens :

 

1.     Le somme provient comme son cousin sommeil, du dieu Somnus, l'équivalent romain du grec Hypnos, frère jumeau de Thanatos, le dieu de la mort.

2.     La somme, dérivée de summus, le point le plus élevé, désigne le résultat d'une addition, et s'apparente à sommet, sommité, summum.

3.     la somme, issue de sagma, la charge, le bât, désigne, sous l'expression bête de somme, l'animal qui porte les fardeaux.

4.     Le verbe assommer s’apparente au somme-sommeil. Assommer quelqu'un c'est le faire dormir. Sauf que le mot avait au départ le sens d'abattement moral, et n'a pris qu'ensuite le sens de tuer, puis celui d'endormir brusquement. Certains pensent qu'il provient en fait de sagma, la bête de somme. Assommer ce serait alors accabler sous un fardeau. Le mot aurait dérivé de sens par contagion étymologique avec le somme-sommeil.

5.     L’idée de sommeil se retrouve depuis les premiers siècles de l’église, tant chez les Latins que chez les Grecs dans l’expression dormitio pour signifier le trépas, et même… la fête de l’Assomption de la Vierge.

Assomption provient de ‘ad+sumere’, prendre avec soi, s'adjoindre quelqu'un, quelque chose. On retrouve cette étymologie dans assumer.

*        En logique, c'est le fait d'ajouter une hypothèse dans un raisonnement 

*        En  théologie: C’est l’élévation-résurrection de Marie aidée par son fils. Le Christ en ressuscitant seul fait l'Ascension, mais Marie, aidée, l’assomption.

Synthétisant ces étymologies, le relèvement du maître à la fois assommé, endormi, porté au sommet, ressuscité et accueilli par le respectable Maître assisté des deux surveillants ne peut-il s’apparenté à une assomption ? Et dans ce cas, dans cette mission de psychopompe, comme sur les images de la dormition des saints, nos trois premiers officiers sont devenus des anges.

Il  te reste, ma bien-aimée vénérable G., à étudier plus avant un certain nombre de thèmes dont voici quelques sujets:

·         La relation entre la triade supérieure et le socle quaternaire qui permet d’établir l’Homme archétype sur la base du septénaire…

·         L’incarnation par le sacrifice.

  • le tableau de loge du maître

·         Le symbolisme ontologique du Temple de Salomon.

·         L’acacia.

·         Les outils utilisés pour tuer HiRaM.

·         La portée spirituelle du mot du Maître qui t’a été révélé avec ton élévation et son origine à travers les textes anciens de la franc-maçonnerie.

·         La résurrection, la réincarnation, la mort symbolique.

·         L’énigme d’Hiram et de son meurtre, le mystère de son nom et les raisons de ce choix avec l’outil du QQOQCP des analystes qui pose de bons jalons méthodologiques d’approche.

·         Et d’autres thèmes d’étude vers lesquels ta spiritualité te portera…

 « En ce jour d’assomption, les cieux ont reçu la bienheureuse Vierge avec joie. Les Anges se réjouissent, les Archanges jubilent, les Trônes s'animent, les Dominations la célèbrent dans les cantiques, les Principautés unissent leurs voix, les Puissances accompagnent de leurs instruments de musique, les Chérubins et les Séraphins entonnent des hymnes.»

A l’image des entités célestes, que nos acclamations exaltent notre allégresse à l’avènement de notre nouveau maître.

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 février 2007 4 22 /02 /février /2007 09:46

Initiatude

 

Philosophiquement, comme le dit Mircea Eliade, ce spécialiste de l’histoire des religions, l’initiation équivaut à une modification ontologique du régime existentiel. Ainsi l’initiation, le projet initiatique, est de provoquer une radicale et fondamentale modification de notre pensée et de notre être, de notre manière de penser et de notre manière de vivre. Il s’agit, comme le disent nos vieux rituels, « de passer des ténèbres à la lumière » et, par cette lumière qui nous illumine, de changer notre être et notre vie.  En effet, la finalité de l’initiation n’est pas seulement « théorique », mais pratique, disons « éthique ». Il ne s’agit pas seulement d’aller vers la lumière et de se reposer dans une vaine et stérile contemplation, mais, par cette lumière, de nous entraîner à une action plus efficace et plus juste. Ainsi le but essentiel de l’initiation maçonnique est de changer l’homme et c’est en ce sens qu’elle est éthique, car l'éthique, c’est ce qui veut essentiellement changer l’homme ; et ne confondons pas ici éthique avec moralisme et moralisation. En employant un autre langage, nous dirions que l’initiation veut nous faire passer de l’homme de la nature à l’homme de la culture, du vieil homme à l’homme nouveau.

Cet itinéraire ne peut être accompli qu’à la première personne ; nous voulons dire que nul autre que nous-mêmes ne saurait l’accomplir. La recherche initiatique est une expérience personnelle dans laquelle on ne peut dissocier le penser et le vécu, le conceptuel et l’existentiel. Et c’est parce que, dans l’initiation ne peuvent être dissociés le pensé et le vécu, que toute initiation est au sens propre indicible, intraduisible, ineffable.

C’est pourquoi la Maç est un outil de vie avec sa capacité à s’adapter à autant de cas qu’il y a de maç, chacun pouvant lui demander à titre particulier le même service de conseiller et d’indicateur de destin.

La démarche consiste à aimanter les innombrables savoirs, de les attirer dans une explication qui ne minimise rien, qui élargit le monde.

 

 

Le symbolisme, notre langue, est une esthétique universelle à la hauteur de toutes les ambitions rationnelles et spirituelles. Il faut l’apprendre comme on apprend sa langue maternelle, pour se communiquer, pour se comprendre, pour rencontrer ce quelque chose de visible qui conduit à quelque chose d’invisible.

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De son poste d’observateur dans sa chambre noire de nouvel initié, muselé par le silence du secret, le jeune sage surveille le champ ouvert de l’évidence vivante : il y a nous, l’autre et nous en tant qu’autre. Souvenons-nous que le « Nous » de Platon, mot grec signifiant « esprit » ou « intelligence», ce n’est pas seulement l’Esprit qui nous illumine, mais c’est l’Esprit qui nous transforme et qui nous transforme par cette illumination.

La domestication des idées, l’institutionnalisation des rites dissimulent l’origine initiatique. Il suffit de décaper les thèmes symboliques ou les règles de comportement pour voir réapparaître l’or du support de toutes les sagesses.

Les maîtres de la Loi ont dégagé six thèmes qui font le tour de la sagesse de la condition humaine :

L’homme et la terre, l’homme et le temps, l’homme et la femme, l’homme et la société, l’homme et le sacré, l’homme et la mort. La maç vous invite à ces voyages de réflexions et d’actions.

Les instructions reçues par la Fr Maç sont inscrites dans  nos symboles et nos rituels. Elle sont reçues et retransmises. Reçues dans l’état où les sages les ont mûries, retransmises après ensoleillement nouveau dans l’esprit de chaque FM .En cela consiste la tradition, en cela consiste votre responsabilité : faire briller les éclats de lumière que vous êtes.

Les FM oeuvrent telle une lentille à travers laquelle la lumière peut briller sur les ténèbres pour que les mystères de l’initiation ne restent pas seulement symboliques mais constituent une forme définie d’activité mise en action au quotidien.

Le rituel, vécu en conscience, peut être un agent grâce auquel la nature profonde de chacun tend à être éveillé et stimulé à un degré tel que le FM pourra accomplir son grade et gagner cette impulsion complémentaire qui le portera à travers ses épreuves, le rendant capable de progresser tant dans sa vision du monde que dans ses actions sur ce monde. ».  L’initiation comme la poésie est une manière originale et spécifique de percevoir et d’appréhender l’univers et les hommes comme nous-mêmes, autrement. Et Marcel Proust ne parle pas différemment : n’écrit-il pas, lui aussi, dans « A la Recherche du Temps Perdu » : « Le seul véritable voyage, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux ».

 

Le second surv vous aidera dans les commencements de cet apprentissage.

 

L’activité rythmique, en loge, est fondée sur la fraternité et le travail créateur de soi fondé sur le but d’amour. Cet amour n’est pas de l’ordre sentimental. Il est ce qui doit éliminer les rancoeurs, le rejet de l’autre, il est ce qui doit conduire à supprimer en toi les divisions externes et faire cesser la peur qui ronge. Il est inoffensivité, silence, compréhension. L’amour est patient, il est plein de bonté, l’amour n’est pas envieux, l’amour ne se vante pas, il ne s’enfle point d’orgueil, il ne fait rien de malhonnête, il ne s’irrite point, il ne soupçonne pas le mal, il ne se réjouit pas de l’injustice, mais il se réjouit de la vérité. L’amour excuse tout, il supporte tout, surtout ce qu’est l’autre, même si nous ne devons entendre par tout seulement ce qui est tolérable.

Alors, ma S, sois juste, soit bon, sois clément, ne refuse pas à l’autre ce que tu accordes à toi-même.

 

Mes bien aimées S, la colonne du nord s’est agrandie de votre dimension, puisse-t-elle prendre encore plus de grandeur dans la lumière, pour projeter sur l’humain encore un peu plus d’humain.

 

Quelle parthénogenèse !!! L’adoubement maçonnique reçu, mes S, vous recevez en même temps des milliers, des centaines de milliers de F et de S

Quelle belle façon de se reconnaître, de s’appeler. Imaginez-vous saluant votre inspecteur des impôts, bonjour mon F !, le CRS, bonjour mon F !, votre boulangère, bonjour ma S !, vos voisins, bonjour F et S!, votre chef d’entreprise, bonjour mon F !, Un prince un roi, celui qui vous ressemble le moins, bonjour mon F ! Ce rêve est ici réalité, ici vous pourriez les rencontrer et leur dire cette parole de liberté, d’égalité et de fraternité, bonjour mon F, bonjour ma S

Depuis ce soir ils vous répondront, bonjour ma S!

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