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2 octobre 2014 4 02 /10 /octobre /2014 12:51

Travail réalisé avec Raphael MASSARELLI

Ellimac. Il y a peu de jours, comme je partais de ma maison, je vis un homme de la connaissance, mon ami Ithloaèdes. Je l’appelais de loin et le rejoignis. Ithloaèdes ! Je te cherchais justement pour te demander ce qui s’était passé avec Kyrios le jour où vous allèrent souper à l’académie. En t’y rendant, je t’avais entendu marmonner très embarrassé, à plusieurs reprises : Vite une question, j’ai la réponse ! Vite une question, j’ai la réponse ! On dit que la conversation roula sur l’origine de toute chose, et je meurs d’envie d’entendre ce qui s’était dit de part et d’autre sur ce sujet. Conte-le-moi donc, je te prie. D’ailleurs, pouvons-nous mieux employer le chemin qui nous reste d’ici à Garibaldi ?

Ithloaèdes. Je te rassure sur mes prétentions. Cette histoire n'avait commencé que par une boutade ! Un jour, me promenant seul, en souvenir d'une galéjade, j’avais murmuré, en plaisantant, « Vite une question, j’ai la réponse ». Kyrios, venant derrière moi, m’entendit, me mit au défi et me donna rendez-vous à l’académie pour le lendemain où je m’y rendais et c’est ainsi qu’il me questionna.

Kyrios. Tu as la réponse ? Bien, alors dis-moi, Ithloaèdes, y a-t-il une origine à toute chose ? Comment et pourquoi le monde existe et comment ce monde a la forme qu’il a ? D’où vient l’ordre sensible des choses ? Comment a pu émerger, à partir de rien, une organisation de l’énergie, de la matière et du vivant ? Comment peut-on connaître la vérité ?

Ithloaèdes. Tu es bien généreux et libéral, mon ami : je ne demande qu’une question simple, et tu en donnes une variété ; une seule aurait suffi. Alors, disons que si ta première question est : comment comprendre la constitution d’un système complexe, l’Univers par exemple, à partir de rien, ma réponse est : on n’est pas sûr de savoir comment cela se passe. C'est au travers des mythologies que l'on trouve les premières réponses au mystère de l'émergence primordiale. Elles racontent, chez les sumériens, les sémites, les scandinaves, les grecs, les indiens, le vide, le chaos, l'abime, l'indifférencié qui précède la création de l'univers proprement dit.

La quête du début de toute chose, celle que les physiciens désignent par Big-bang, est une grande affaire scientifique, non encore élucidée.

C’est pour cela qu'on l'appelle théorie du Big-bang car ce n’est qu’un ensemble de notions, d’idées, de concepts abstraits, de tentatives de répliques mathématiques de l’univers qui demandent continuellement à être confirmés. De manière simpliste, les physiciens considèrent que le Big-bang est une singularité, une chose étrange pourrait-on dire, que nous sommes résignés à tenir pour un grand mystère. En effet, sur ce qu’il y avait avant la singularité qu’est le Big-bang, pourrait commencer le débat sur l'éventualité d'un Dieu créationniste, sur un principe organisateur tel qu’on le retrouve avec Brahma, principe de toutes choses, le démiurge de Platon, le premier moteur immobile d'Aristote, le logos des stoïciens, le grand horloger de Voltaire, le dieu nature de Spinoza, et même le GADLU…..

Kyrios. Je t'arrête, mon ami, laissons plutôt aux théologiens le soin de dire comment on va au ciel et aux astrologues le soin de dire comment va le ciel. Revenons sur terre et laisse-moi poser une question autrement. Comment peut-on penser l’émergence de quelque chose, à partir de composantes qui avaient au départ des propriétés totalement différentes les unes des autres ? En somme et pour exprimer cela d’une façon simple : ne dit-on pas que le tout est davantage que la somme des parties qui le constituent ?

Ithloaèdes. C’est tout à fait exact, c’est une manifestation des systèmes physiques connue depuis plus d’un siècle. Certains scientifiques et sociologues ont démontré qu’on ne peut pas se contenter de comprendre la nature à partir de chacun de ses éléments constitutifs pris individuellement. Comme le fameux physicien français Henri Poincaré aimait à dire dans ses cours de Physique : « une maison est faite de briques, mais un tas de briques ne sera jamais une maison ! ». Cela veut dire qu’on ne peut pas se contenter de comprendre la nature à partir de la connaissance de ses éléments les plus simples, car on ne donne, ainsi, qu’une vision très approximative de la réalité du tout. En somme, c'est le contraire de la démarche réductionniste analytique qui accepte, conformément à la méthode que proposait Descartes, de réduire le tout à ses parties, pour mieux le comprendre.

Kyrios. Veux-tu dire que devrions-nous cesser d’être cartésiens ?

Ithloaèdes. Peut-être ! Pour un nombre croissant de scientifiques en tout cas, le réductionnisme est une entreprise qui risque de reposer sur une erreur de conception fondamentale. Au plan d’une vision générale sur l’Univers, le concept de l’émergence ne permet pas de comprendre immédiatement pourquoi le monde est ce qu’il est, et moins encore ce qu’il deviendra. Il permet juste de comprendre qu’aucune théorie réductionniste ne permettra jamais d’analyser et reproduire la complexité du monde.

Kyrios. Pour comprendre cela, faudrait-il, alors, revenir à la possibilité d’utiliser une vision "holistique" de la complexité du Tout. C’est-à-dire une vision d’ensemble, globale qui admet qu’il faut essayer de comprendre la totalité produite par composition de ses simples constituants ?

Ithloaèdes. Je pense que ce serait une possibilité, par exemple : si on fait un tas avec 9 briques, son poids se réduit à la somme des poids de chaque brique, il n’y a pas d’émergence. Mais prends une miche de pain, il est facile de voir que celle-ci possède des qualités qui ne peuvent pas être considérées comme la somme de ses ingrédients ; sa texture est totalement différente de celles de ses composants, blé, eau, sel, levure, feu… avant leur mélange. La miche est une émergence. Les propriétés émergentes du pain proviennent de l’interaction entre ses ingrédients et le pain qu’on obtient est bien plus que la somme de ses constituants essentiels. La nature du vivant ressemble plus au pain qu’au tas de briques. Si nous regardons un organisme vivant, celui-ci est, évidemment, plus que la somme de ses organes.

Un autre exemple parmi une infinité : tout le monde sait que, même en grand volume, l’oxygène et l’hydrogène sont invisibles, inodores et de masse négligeable. Cependant, quand on met ces deux éléments ensemble, ils se transformeront en liquide visible, en eau qui pèsera 1kg/litre.

Kyrios. Cela veut-il dire que le monde est constitué par des strates imbriquées d’émergences et pour les comprendre, il suffirait d’admettre qu’un niveau est constitué à partir d’éléments du niveau précédents lorsque ceux-ci s’organisent et s’intègrent ensemble pour donner quelque chose de nouveau, en d’autres termes pour créer quelque chose en plus d’eux-mêmes ?

S'il en est ainsi, alors on peut comprendre pourquoi la pierre qui constitue la clé d’une voûte n'est pas une pierre comme une autre car, en fermant la voûte, elle la solidarise, la constitue en un tout qui tient. Elle crée la voûte dans sa relation d'équilibre des forces avec les autres pierres en tant que structure architecturale dans laquelle il suffit d'enlever une pierre quelconque pour que l'édifice s'écroule et devienne un tas de pierres.

De même aucun élément d’un circuit ne vaut grand-chose en lui-même par sa matérialité, mais, le fait de se fermer, comme dans une chaîne d'union, de faire cercle ensemble, assure la continuité et établit, dans ce cas, la circulation d'un flux d’émotions, d’échanges entre FF ø Et SS ø Ce qui émerge à ce stade c'est donc une totalité comme telle, qui vaut bien plus que la somme des éléments du circuit et qui a produit quelque chose de plus que l’on appelle égrégore ?

Ithloaèdes. Certes, toutefois, on considère qu’il y a émergence dès lors que les ensembles constitués par cette organisation complexe sont stables et qu’ils ont des propriétés propres, différentes de leurs composants antérieurs. L'émergence peut donc se définir par rapport à l'idée d'une organisation du monde selon des degrés de complexité croissante, succession qui ne peut être réduite à ses degrés élémentaires. Maintenant, il faut se représenter l'immense champ des technologies émergentes, aujourd'hui disponibles et susceptibles de fournir des briques pour la construction d'êtres artificiels, jusqu'à des populations de robots dotés de propriétés inattendues et qu’on prétend qu’ils pourraient dépasser en intelligence les humains. Mais cela reste, aux yeux des scientifiques, un rêve romanesque fou et cependant non des moindres, les européens et les américains s’y investissent déjà.

Kyrios. Que le grand cric me croque et me fasse avaler ma barbe ! Comment apprécier ce monde robotisé dont tu me parles au regard du progrès humain que cela pourrait apporter.

Et maintenant, en admettant une complexification croissante d’un niveau à un autre, je me demande ce qui se passe dans le vivant. Comme on le sait, nous sommes constitués des mêmes atomes que la terre et les étoiles, mais comment ces éléments se composent-ils pour constituer la vie ? Est-ce un résultat de la complexité ?

Ithloaèdes. On peut en effet expliquer la vie ainsi, une complexité de relations entre les atomes qui forment des molécules, qui forment des cellules, qui forment des tissus, des organes, des organismes. Et tu peux même observer ces effets de la complexité au cours de l’évolution à des niveaux surprenant comme par exemple celui de la conscience.

Il y a un exemple à ce sujet qui pourrait expliquer le vivant par un théorème qui a pris le nom de Bose -Einstein, théorème, on s’en doute très compliqué sur les fluides quantiques,¬ mais sur la base duquel, certains scientifiques en déduisent aujourd’hui que sous conditions particulières et lorsque le nécessaire niveau de complexité est rejoint, des éléments simples peuvent fusionner en un seul et unique élément. C’est le principe philosophique qui implique que le Tout donne le Un.

Ce concept, peut être appliqué au vivant et observé au cours de l’évolution des espèces. La plus simple forme de vie est donnée par les bactéries et les protozoaires. Ces derniers sont des cellules qui vivent comme des individus dotés de mini-consciences car ils peuvent réagir à l’environnement qui les entoure.

Au cours des millénaires, des cellules semblables aux protozoaires ont formé des colonies, puis des individus plus complexes où les cellules se sont spécialisées en des fonctions diverses. De sorte que leur ensemble, suivant le théorème de Bose-Einstein donne, à partir de nombre de cellules différentes, un seul individu qui aura une seule conscience et non plus un ensemble de mini-consciences.

Cela peut évoluer et se complexifier jusqu’à la conscience de l’Homme, qui, sur Terre, est le résultat émergeant le plus complexe du vivant. Ainsi, d’organismes primaires capables de réactions élémentaires, on arrive à des organismes qui peuvent écrire et déclamer l’Iliade ou le Mahâbhârata.

Voici comment une conscience peut émerger d’un ensemble d’atomes.

De même, les robots, que j’ai évoqués plus haut, modifieront probablement l’homme lui-même ; ils pourraient donner lieu à des prothèses dont certaines sont déjà utilisées en chirurgie réparatrice, voire dégager une certaine autonomie. L'émergence renvoie à un monde qui n'est pas figé, un monde en évolution dans lequel de nouvelles formes d'existence peuvent apparaître.

Kyrios. Si je comprends correctement ton raisonnement sur l’émergence de la conscience, j’aurais envie de dire que l’existence même de l’homme pourrait avoir modifié tous les niveaux antécédents. Il y a, par émergence, formation d'une hiérarchie de niveaux d'organisation, mais l'ensemble ne forme pas un monde stratifié. Il s'agit plutôt d'une imbrication, car les niveaux ne sont pas disjoints et empilés, mais comme internes les uns aux autres et interactifs entre eux. Par exemple, la nature, au sens large, qui a permis l’émergence de l’homme s’en est trouvée profondément modifiée par lui. Alors, en cascade, on remonterait à la modification du niveau primordial du Big Bang et en allant encore au-delà, le GADLU lui-même serait potentiellement modifiable par nous en le faisant évoluer à notre image ! D’ailleurs, la kabbale, me semble-t-il, explique que le Nom de Dieu lui-même est abimé chaque fois que le mal est fait volontairement.

Mais dis-moi, Ithloaèdes, tous ces nouveaux concepts dont tu viens de me parler, s'approchent-ils de la notion de réel, nous découvrent-ils un autre côté du visible ?

Ithloaèdes. Des changements ont bien eu lieu en ce sens, ils concernent l’extraordinaire avancée scientifique et technologique que nous sommes en train de vivre. Ils sont essentiellement dus à une série de découvertes faites en physique il y a un siècle, d’abord par Einstein avec sa théorie de la Relativité, puis par plusieurs physiciens qui ont développé ce qu’on a appelé la mécanique quantique et puis la physique quantique.

Celle-ci décrit, dans le temps et l'espace, la structure et l'évolution des phénomènes physiques à l'échelle de l'atome et même en-dessous, à l’échelle subatomique. Je te rappelle qu'il y a autant d'atomes dans un verre d'eau qu'il y a de verres d'eau dans l'océan. La partie la plus petite de l’existant serait, par convention, un quantum, un quelque chose bien plus petit que l’atome. Ce monde quantique ne peut pas être décrit dans les termes de temps et d'espace de la physique de Newton, celle de la mécanique, du mouvement, de la masse, de la force, de l’énergie. etc.

Au niveau de l’atome nous savons qu’il y a un monde qu’on a considéré depuis le départ comme bizarre et applicable seulement à l’infiniment petit, avant que l’on ne se rende compte, dans les années 1970, qu’on pouvait l’appliquer aussi à l’infiniment grand, à la l’étude de l’origine de l’univers.

Dans cette physique, les objets quantiques sont comme des fenêtres ouvertes sur quelque chose dont on ne peut rien dire en termes littéraires. Je te donne un exemple : le principe de superposition quantique. Ce principe énonce qu’une composante élémentaire d’un atome, appelons-la particule, peut-être être localisée à deux, et même plusieurs, endroits en même temps. On dit que la particule est à la fois ici et là-bas.

Pire encore, une telle particule quantique se présente sous deux états simultanément. Elle est particule, c’est-à-dire elle a une masse, un poids, et au même temps elle est une onde, comme une vague qui se déplace, qui transporte de l'énergie, sans transporter de matière. On appelle cette onde-particule, ondicule. Elle peut rester sous cette forme indéfiniment, tant qu’elle n’est pas observée. Il suffit, en d’autres termes que quelqu’un l’observe pour qu'elle devienne soit exclusivement onde, soit exclusivement particule.

Kyrios. Puisque notre corps biologique ne nous permet d'accéder qu'à une gamme limitée de fréquences vibratoires, veux-tu dire que les observateurs créent un réel qui ne serait qu'une vérité partielle ?

Ithloaèdes. Oui, mais... Au début de la physique quantique, on pensait que l’observateur devait nécessairement être un humain et donc représenter le résultat de sa conscience. Mais plus récemment, on s’est rendu compte que l’observateur peut être bien autre chose. Il semblerait en effet qu’il suffit qu’une particule ou une onde « observe » une autre ondicule pour que celle-ci devienne onde ou particule… Cela semble démontrer que les ondicules ont une certaine propriété que l’on pourrait définir d’agent de conscience.

Kyrios. Mille millions de tonnerres de Brest ! Ce que tu me dis est incroyable ! Explique-moi en quoi ce monde quantique peut-il exister car je ne le vois pas, comment pouvons-nous dire que cette chaise ou…. toi que je regarde sont fait comme tu me le dis ? Il y a là quand même un grand mystère qui tiendrait à la nature énigmatique des ondicules avant que l’on ne les observe ; un électron libre, par exemple, qui est une ondicule avant qu’on ne l’observe, peut devenir particule ou onde à l’observation, c’est-à-dire de la matière ou de l’énergie ?

Ithloaèdes. Oui, c’est bien ainsi. Même Einstein, qui défendait l’existence d’une réalité indépendante de l’observation, a fini par admettre que l’ondicule est selon ses termes un « champ fantôme », son existence n’est pas réelle au sens où nous l’entendons. Ce serait ce que l’on a appelé un champ de force.

Kyrios. Tu veux dire que la réalité s’actualise seulement sous l’effet de l’observation d’une conscience ? La conscience de chaque individu serait alors responsable de sa propre réalité et chacun la construirait comme un tunnel à travers ce mystérieux monde d’interactions quantiques.

Ithloaèdes. Et oui, c’est ce qui faisait dire à Eisenberg, l’un des fondateurs de la mécanique quantique : « Ce que l’on observe n’est pas la nature en soi, mais la nature telle que l’expose notre méthode pour interroger » et il ajoutait « que l’interaction entre l’observateur et l’objet provoque des changements conséquents et incontrôlables qui modifient le système observé ». En d’autres termes ce qui importe c’est ne sont pas "le sujet et l’objet", mais la relation qui s’établit entre eux.

Kyrios. J’imagine combien cette théorie peut paraître absurde. Elle l'était, en tout cas, pour Einstein qui posait cette question, avec un pincement d’ironie : « La lune existerait-elle quand même, si personne ne l’observait ? » Il ne savait pas le grand physicien que même un photon est doté de connaissance et que….. mais oui, mais c’est bien sûr ! L’univers entier est conscient et il s’observe en permanence ! C'est pour cela que les diamants existent au plus profond de la terre avant d'être découverts, que les poèmes ou la peinture ou la musique existent de tout temps dans l'attente de leurs auteurs. Si je comprends bien, c'est par cette observation, ou permets-moi de dire cette conscience universelle, à laquelle appartiennent la lune, les diamants, toi, moi aussi, qu'est extraite la totalité de notre réel de tout ce qu'il aurait pu être.

Mais continue, je t’en prie, dis-moi autre chose sur la nature de ce monde quantique.

Ithloaèdes. - Premièrement, c'est un monde peuplé à 99,9% de vide ! Dans les atomes, entre le noyau et les électrons qui lui tournent autour il y a tellement d’espace que l’on peut affirmer que les atomes sont essentiellement formés de vide. Cela d’ailleurs se reproduit à bien plus large échelle dans l’espace cosmologique. De plus, la matière n’est en réalité qu’une forme d’énergie ! Il y en a même tellement que certains scientifiques affirment qu'il y a plus d'énergie dans 1 cm3 d'espace qu'il n'y en a dans toute celle que nous appelons matière dans l'Univers !

Kyrios. Génial ! Une partie de cette énergie pourrait donc devenir une énergie utilisable. Elle constituerait alors une source d’énergie propre et renouvelable, comme celle du vent ou du soleil.

Ithloaèdes. Des recherches sérieuses sont faites en ce sens, on parle d'énergie libre. Mais poursuivons avec le quantique.

Deuxièmement, une ondicule est à la fois présente en tout point et nul part, son existence est alors définie en termes de "champs de probabilité". On entre alors dans un monde de quasi science-fiction, puisque cette onde est présente jusqu'à dans des milliers d’endroits en même temps !

On dit que l’onde est dans un état superposé, à la fois ici et là-bas. Toutefois l’observation va arrêter cette dispersion. Seulement des consciences peuvent être des observateurs. Sans cette conscience, il y aurait cette superposition de possibilités en expansion. Chaque conscience crée ce que tu appelles son tunnel de réalité, parmi tous ceux probables, mais ce n’est pas la Vérité. C’est dire qu’une observation, autrement dit mettre de l’information sur quelque chose, extrait cette chose de toutes ses probabilités d’être pour la rendre matériellement existante dans le monde macroscopique, à savoir le nôtre.

Troisièmement, prenons deux particules créées en même temps. Si on en expédie une extrêmement loin de l’autre et si on lui fait quelque chose, c'est-à-dire si on l'observe ou qu'on la manipule, l’autre réagira à l’instant même en se présentant dans le même état résultant. On peut en conclure que, soit l’information peut voyager à une vitesse instantanée, ce qui est considéré en l'état de la science comme impossible, soit les deux particules sont toujours connectées. La conclusion est que tout reste très probablement en contact.

Kyrios. En faisant le plus simple possible, je retiens de la vision quantique, qu’une particule est à la fois matière et énergie, que toute chose est un assemblage d'états qui contient des potentialités, que tout reçoit et émet des ondes vibratoires qui portent des informations et que c’est l’espace qui nous donne l’illusion que les objets sont séparés.

Ce qui m'intrigue, c'est qu'il n'y a donc pas d'évolution dans le monde quantique puisqu'il exclut le temps ; on pourrait dire qu'il n'est, n'a été et ne sera toujours qu'en termes de potentialités réalisées ou pas. Dans ce monde quantique, alors, paradoxalement, il ne peut y avoir d’émergence puisqu’il n’y a pas d’avant, ni d’après, seulement une actualisation de la création par des consciences qui ne sont pas qu'humaines ?

Ithloaèdes. Non, il y a un avant et un après, puisque il y a eu, selon la théorie, un moment zéro ! On est arrivé à connaître l’âge de l’Univers à un millionième de milliardième de seconde après le Big-bang. Cette explosion cosmique d’énergie a produit toute la matière de l’univers. Donc il devrait y avoir eu un avant et un après.

Kyrios. En définitive il faut jongler avec deux mondes, celui d’Einstein qui régit les objets massifs (mondes, étoiles et galaxies) et où le temps peut changer comme changent les trois autres dimensions, et celui de l’infiniment petit (immédiatement après le Big-bang) où il y a eu une soupe quantique, dont on ne sait rien sauf que tout était et n’était pas ; un monde incompréhensible.

Ithloaèdes. La science n’a pas encore résolu la compréhension de ce passage, sinon avec des élaborations mathématiques portant sur ce qu’on appelle les théories des cordes, théories non vérifiables par l’expérimentation du fait de la dimension minuscule de ces objets, infiniment plus petits que les quanta. Mais surtout, les particules de la matière originale qui ont émergé du Big-bang, bien que dispersées dans l’accroissement de l’univers, sont restées en contact, ce qui voudrait dire que les particules qui nous composent, nous les humains, sont toujours connectées à toutes les autres particules de l’univers, que tout n’est que UN.

Kyrios. Cela me semble déranger les lois, les observations et le bon sens. Ces différents mondes emboités n’existeraient pas indépendamment les uns des autres, de manière inséparable. Et si je comprends bien, les divers niveaux de la matière, de la vie, de l’homme et de la société interagissent sans cesse entre eux.

C’est pourquoi Max Planck a pu dire : « Il n’y a pas de matière comme telle. Toute la matière est originaire et n’existe que par la vertu d’une force qui entraîne les particules d’un atome à vibrer et qui soutient tout ce système atomique ensemble. Nous devons supposer derrière cette force l’existence d’un esprit conscient et intelligent. Cet esprit est la matrice de toute matière ».

Est-ce bien ce que la relation entre le Un et le Tout implique ?

Ithloaèdes. Oui, d'ailleurs, depuis fort longtemps et pour plusieurs philosophies, la nature est un continuum, il n’y a pas de différence entre matière et énergie. Dans cette approche intellectuelle, les opposés ne se détruisent pas mais essaient de s’accorder, de se compléter et de ne faire qu’Un. Le Taoïsme enseignait déjà que le deux devient trois, en ne considérant que le rapport qui existe entre les opposés. L’ensemble est ce que l’on nomme «le Un », le Tao. Enfin et pour éclaircir cela, le dialogue qui s’installe entre les opposés, le Yin et le Yang par exemple, ne peut se révéler que par leurs échanges. D’où la conclusion philosophique que les opposés existent et n’existent pas, qu’ils sont dans des états imbriqués au sens quantique.

La pensée occidentale, quant à elle, raisonne trop souvent en termes de dualisme, par exemple le bien et le mal, la lumière et l’obscurité, le blanc et le noir, l’être et le non-être, et cætera. Elle est, ainsi, incapable de comprendre que le deux forment le Un.

Relation, trame, tissu voilà comme on peut voir le monde, un ensemble intriqué de fils formant un tissu multidimensionnel au dessin d’une extraordinaire complexité. Et cela est le tout et en même temps le Un.

Kyrios. Donc, si je comprends bien cet Univers, ce monde dans lequel nous vivons représente le Un ?

Ithloaèdes. Pas tout à fait, car il est arrivé un instant après le début du Big-bang, on peut donc se poser la question qu'y avait-il avant le Big-bang ?

D’un point de vue philosophique, le Un doit inclure tout ce qui existe dans notre espace-temps, comme dans d’autres univers imaginés par certains ; il inclut aussi tout ce qui les contient, car il doit bien exister un contenant. Il suffit d’imaginer que, si la théorie du Big-bang est correcte, au départ, au temps zéro de la vie de l’univers, celui-ci, sa masse et son énergie était contenue dans un point dont la masse était énorme et la dimension équivalente, peut-être à celle d’un petit pois. Puis l’explosion et l’inflation qui suivirent formèrent l’univers que nous connaissons. L’unité forma le tout. Cela veut aussi dire que nous sommes en contact encore avec ce tout car tel que nous le voyons l’univers est Un, c’est la science et la philosophie qui nous le disent. Le Un est avant le zéro cosmique.

Mais laissons de côté maintenant cet étrange ballet entre philosophie et physique, car j’ai envie, à mon tour, de te poser une question :

Est-ce que le temple maçonnique, en tant que représentation du cosmos, offre des symboles qui nous mettraient sur la voie d’une telle analyse ?

Kyrios. Bien sûr, tout le temple lui-même et, dans le temple, tous les symboles de la dualité et ceux du ternaire montrent, à l’évidence, une vision de la complémentarité des contraires et de leur coïncidence dans l’unité.

C’est l’enseignement majeur de la formation de l’apprenti. Le monde ne peut nous apparaître que sous une forme duale, mais son unité est à rechercher avec le 3.

Parfois, le 3 n’est qu’un nombre d’énumération comme les trois grandes lumières, les trois piliers lorsqu’ils sont présents, les trois pas de l’apprenti, les coups de maillets, les rythmes d’acclamations, etc. D’autres fois, le 3 est un ternaire qui, seul, rétablit ce que le 2 a troublé en tant que dualisme, en tant qu’opposition.

En fait, seul le ternaire fait davantage : le passage du 2 au 3 permet de dominer le dualisme, de l’effacer même, non en le niant, mais en le ramenant à l’unité préexistante dans un mouvement ascensionnel. Les formes de ce ternaire seraient les symboles illustrant la complémentarité. Par exemple le pavé mosaïque, les 2 colonnes, la lune et le soleil, bien sûr l’équerre et le compas. Ce ternaire se retrouve de la façon la plus évidente avec le Delta lumineux.

Ithloaèdes. Alors le delta lumineux pourrait aussi évoquer l’approche quantique et l'œil serait l'idée de l'observation par une conscience universelle ?

Kyrios. Pourquoi pas puisque le triangle, pointe en haut, est ce que l’on appelle une triade, c'est-à-dire l'unité qui se donne à voir dans sa manifestation duale et les échanges entre tous ses composants, en somme le Un et son émergence le Tout. Le point unique du haut du triangle est l'unité d'où tout procède ; tout est de la même essence que lui. Le sommet serait le Un, non pas le nombre mais le principe, qui précède et contient le zéro cosmique du Big-bang. Il est, évidemment placé du côté des mondes supérieurs, c'est-à-dire pour nous, à l'orient. A l'autre extrémité, dans le monde de la formation, il y a la même symbolisation. J et B représentent, dans la phase du monde de la dualité, et non du dualisme, les deux aspects différenciés et séparés de l'unité du Delta qui les contient en idéation, réunis dans la superposition androgyne.

En percevant notre Delta comme une trinité avec la consubstantialité de l'Esprit manifesté, de la matière et de l'univers leur fils[i], sans le savoir, on évoque de fait une présentation quantique de l’ondicule, avec énergie, matière et potentiel d’existence consubstantiels.

Par la perception symbolique d’une unique origine qui ne se différencie que dans la perception humaine, le franc-maçon peut s’attacher à voir plus loin qu’avec le seul regard manichéen du profane, cessant de se soumettre à toute affirmation moraliste ou dogmatique.

Ithloaèdes. Le triangle pointe en bas, est aussi un ternaire, son symbolisme diffère-t-il ?

Kyrios. Le triangle pointe en bas peut être interprété, dans une visée mystique, comme un retour à l’unité, le chemin pour s'unir au créateur. Mais c'est aussi deux termes préalables qui génèrent un troisième terme, une sorte d’émergence comme dans le ternaire « thèse, antithèse, synthèse ». Le troisième terme généré est une affaire d’interprétation personnelle. Je dirai que ce sont des tunnels de réalité (au sens où on les a définis) alors que le triangle pointe en haut est un universel.

Ithloaèdes. Alors, l’origine verbale du mot « symboliser », « reconnaitre, mettre ensemble, assembler » se situe dans le contexte du ternaire ? Car, n’est-ce pas une façon de retrouver l’unité sous-jacente avec ce qui est épars ? Par exemple, la réalisation de ce que nous appelons l’égrégore ne fait-elle pas émerger une structure d’unanimité, quelque chose comme un essaim ? L’égrégore, perçu du point de vue quantique, pourrait très bien n’être que la manifestation spirituelle de l’intrication de nos particules avec celles des FFø et SSø mais aussi avec celles de tout l’univers, cela est montré visiblement par l’entrelacement de la chaîne d’union, en tout cas c’est une interprétation possible.

Kyrios. Si tous les êtres ne cessent jamais d’actualiser l'Unité, par contre, ils perdent de vue ce rattachement. Le symbole nous permet de comprendre que, quelque soit le sens du mouvement, à l'ensemble, préside l'Unité ou le retour à elle. La connaissance s'est obscurcie, d'où par exemple la souffrance et les erreurs sur la prétendue « autonomie » de l'individu. Ce qui est appelé «mental», c’est le monde mouvant, intermédiaire entre le corps terrestre et l’esprit de nature universelle : il est fait des échanges de nos émotions, de nos imaginaires, de nos pensées que nous avons avec l’univers et avec nous-mêmes, il est appelé aux métamorphoses et aux transformations. J’ai l’impression que Platon avait dit la même chose dans son Théétète, dans ce passage où il montre que la perception que nous procurent nos cinq sens ne peut accéder à ce qui est. Il écrivait : « C’est dans leurs approches mutuelles que toutes choses naissent du mouvement sous des formes de toutes sortes, car il est impossible de concevoir fermement l’élément actif et l’élément passif comme existant séparément, parce qu’il n’y a pas d’élément actif, avant qu’il soit uni à l’élément passif… Il résulte de tout cela que rien n’est un en soi, qu’une chose devient toujours pour une autre et qu’il faut retirer de partout le mot être... Il faut dire, en accord avec la nature, qu’elle est en train de devenir, de se faire, de se détruire, de s’altérer». Le mental fluctuant du monde sensible et dual ne peut donc pas approcher le Un universel et, de ce fait, nous ne pouvons pas atteindre ce niveau d'unité par le seul mental. Il faut faire du vide en soi pour permettre à autre chose de nous remplir, c’est aussi une façon de tailler sa pierre, en faisant du vide, pour trouver et accueillir la pierre cachée, l’étoile de lumière qui attend en son cœur. Cette conception est aussi dans la philosophie orientale qui conclut : « ce n’est pas par la pensée que l’on atteint la Voie ».

Alors, ta réponse à toutes mes questions du début de notre entretien, c’est que la vie n’est qu’échanges d’énergies et que la Raison apparaît comme la borne de l’encerclement de l’Énergie. On peut en conclure qu’il est donné à chacun de choisir d'être au cœur des choses ou à leur périphérie ; ce n'est pas trop de toute une vie pour confronter, l'un par l'autre, ce monde où nous sommes et ce monde qui est en nous.

Ithloaèdes. Voilà, Ellimac, ce que fut, pour l’essentiel, notre entrevue avec Kyrios. Mais je vais te résumer en quelques mots ce que nous sommes parvenus à comprendre. Tout est Un, le Un est avant le Zéro Cosmique, tout n’est que mouvement que nous appelons énergie, les choses ne nous sont perceptibles que parce que le mouvement donne l’illusion de la matière, nous n’existons que parce que nos cellules communiquent entre elles, nous sommes cet échange, cette animation. C’est pourquoi il n’est peut-être pas suffisant de se penser en termes de « qui suis-je » mais qu’il faut aussi s’interroger en ces termes : « que suis-je » ? Quelle est mon essence ? Quelle interférence de tunnels de réalité me fait exister ? Quel est le rôle de ma conscience et celui de mon inconscient dans l’objectivation de ma vie ? Ne suis-je sujet actif, créateur de réel que lorsque je mets une information sur ce qui m’entoure ? Si je me vois comme je suis, est-ce que suis-je aussi comme tu me vois ?

Maintenant que nous sommes presque arrivés à Garibaldi, Ellimac, permets-moi une question : pour harmoniser ce qu’est la vie, ne suffit-il pas de générer la plus rayonnante des connexions avec ce qui nous entoure ?

Ellimac. Comme le dit le Tao te Qing, parler beaucoup épuise sans cesse ; mieux vaut garder le milieu ; alors de tout ce que tu m’as rapporté, j’ai juste un mot à te proposer pour te répondre : rien que de le prononcer, il irradie, comme une lumière primordiale, des myriades d’émergences, il est l'essentiel du mot animer, c’est le verbe «Aimer».

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Published by elle est parce qu'ailée - dans planches maçonniques
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23 septembre 2014 2 23 /09 /septembre /2014 12:57

Narrateur -

Le cataclysme, dû au choc avec une météorite, qui avait dévasté la terre, s'était produit en une fraction de seconde et, au contact de la chaleur, un amas de cendres, par couches successives, avait statufié toute vie. Maintenant, tout n’était qu’un magma grisâtre, uniforme, couvert surtout par le silence absolu. La cendre, comme un sel, manifestait une œuvre au blanc et la terre blanche semblait issue de la combustion des impuretés, ne laissant que la substance du corps incorruptible et, comme le disent les alchimistes, montrait le diadème du cœur, la simplicité paradoxale de la connaissance de soi. Les fouilles avaient commencé alors que le soleil avait atteint son zénith. On ne voyait, dans la poussière qui recouvrait toute la surface de la ville engloutie sous les décombres, que les traces de pas laissées par les scaphandres des visiteurs venus du ciel pour récupérer des informations sur cette Planète anéantie.

Commentaire -

Selon le Dictionnaire des symboles « la cendre est le résidu d’un corps organique après sa calcination. Les cendres sont poussières inertes, sans vie qui s’en sont allées avec l’extinction du feu ; elles se dispersent au vent, se répandent sur la terre ou se dissolvent dans l’eau. La cendre nous renvoie à notre peu d’importance, notre éphémère condition humaine ; elle nous invite à observer l’humilité devant l’Univers.

La cendre est aussi un symbole de destruction totale : une ville dévastée par les éruptions volcaniques ou les bombardements, la Shoah et ses fours crématoires, les bombes nucléaires avec l’annihilation, la désolation et la mort à grande échelle, leurs cendres marquent l’extermination, l’horreur. Cependant l’absence de vie ne signifie pas obligatoirement la mort qui, elle, peut être considérée comme une autre forme de vie. La cendre représente, pour certaines traditions, le néant, ou plus exactement le ni-vivant-ni-mort, un état amorphe tel qu’il était avant la Création de l’univers selon différents mythes.

Et pourtant, le feu qui couve sous la cendre est un feu caché, le feu de vie invisible et qui est sacré. Dans ce cas, la cendre est encore chaude et maintient la vie, elle la protège. La cendre partage ici le symbolisme de la grotte et de la caverne, ainsi que de la matrice. En jetant de l’eau sur cette cendre, le liquide éteint la braise et détruit le feu vital ; il ne laissera que de la matière inerte et froide. C’est pourquoi la tradition chinoise fait une distinction entre cendre sèche et cendre humide. Selon Lao-Tseu, la vision de cendres humides était un présage de mort. Toutefois, dans de nombreuses cultures, la cendre humide garde tout son pouvoir de régénérescence. Les ascètes indiens couvrent leur corps de cendre humide. Cette cendre est la nourriture du dieu du Feu.

Dans d’autres rituels, la cendre est utilisée pour obtenir la pluie. L’eau est son élément opposé, mais aussi son complémentaire. De ce fait, la cendre est associée au principe yang, au soleil, à l’or, au feu, ainsi qu’à la sécheresse, symbolisant l’Esprit, le principe masculin ; l’eau symbolisant l’Âme, le principe féminin ».

La tradition, c'est la transmission du feu et non l'adoration des cendres.

Narrateur -

Les visiteurs étaient les descendants de ces savants astronautes partis en voyage intersidéral voilà environ 1000 ans, juste avant le cataclysme. Ils avaient été recueillis lors d’une étape, dans une galaxie lointaine, par des êtres de lumière, et ils s’étaient retrouvés dans une cité de cristal où ils eurent accès à l’enseignement d’un savoir progressif et universel. Là, ils apprirent ce qui arriva à la Terre et décidèrent de poursuivre leur voyage spatial à vitesse supraluminique via un sub-espace artificiel au cours duquel des générations s’étaient succédé, oubliant la manière de vivre des terriens pour s’adapter à d’autres espèces d’intelligence qu’ils rencontrèrent dans l’Univers. De passage sur la Terre, ils avaient eu envie de découvrir comment leurs ancêtres vivaient et pour cela ils venaient collecter des indices à exploiter à force de conjectures. Au hasard, ils avaient choisi un endroit ; les fouilles avaient déjà mis à jour un tronçon de rue et des portions de maisons dans le secteur 6 que quelques lettres avaient permis d’identifier comme portant le nom de Gari. Grâce à une méthode de conservation efficace de tout ce qui était prélevé, des objets variés furent récupérés et ramenés au laboratoire. Les masques, qu’ils portaient, avaient filmé et enregistré ce qui pouvait se voir, les corps en particulier, leur posture saisie comme dans un moule de résine, la structure de l’habitation, l’agencement du mobilier encore visible. Tous ces éléments allaient être étudiés à l’abri dans le vaisseau sidéral. Somarca, le plus jeune de l’expédition fut missionné pour faire un rapport établissant, à partir des vestiges trouvés, comment vivaient les terriens. Ce jeune savant avait reçu un peu du savoir des civilisations de l’Antiquité. Somarca se retrouva avec les films des caméras, mais surtout avec des cendres, dans lesquelles furent identifiés des éléments de décor, des objets entamés par les dégâts et donc parcellaires, des fragments de papier calciné ne laissant lire que quelques mots de phrases inintelligibles.

Avec son savoir reçu des êtres de lumière il put cependant en retirer des conclusions et écrivit :

Rapporteur -

Sur la Terre, ce 18ème jour de 1046, de la parfaite année lumière de Cristal.

La datation de l’apocalypse qui a détruit la Terre nous est révélée par la date suffisamment lisible d’un document placé devant l’un des squelettes : 1er octobre 6014 de la vraie année lumière. Le mystère a été de comprendre pourquoi cette date indiquait un futur par rapport à notre système de datation. Viennent-ils du futur ? Après quelques recherches, j’ai compris que la référence au commencement de cette datation remontait 4000 ans avant J-C. parce que nous avons trouvé en fait deux dates sur les documents : une date notée comme année de la vraie lumière et une autre date faisant référence à une ère vulgaire : 1er octobre 2014. Conclusion, ces documents appartiennent à un groupe qui peut changer de référents temporels, ses membres étaient capables, instantanément, de se déplacer dans le temps et de voyager d’un espace à un autre pour y chercher la vérité.

Commentaire -

Partie des épreuves propre à tous les grades, le voyage rappelle ceux de la vie, les pèlerinages, le Tour de France des Compagnons. En tant qu’itinéraire, le voyage est à rapprocher du mot initiation. Le Silence de l'Apprenti est le cinquième voyage invisible de la cérémonie d'initiation. L'homme de l'initiation doit s'arracher du monde, obstacle à la réflexion qui empêche la spéculation de l'absolu en lui. Le voyageur ne s'identifie pas au conquérant assuré de ses trajets, ni à l'errant désorienté qui fuit, mais au pèlerin à la quête de cet ailleurs dont on lui a parlé.

Quant à la date maçonnique indiquée comme année de la vraie lumière et la date profane comme ère vulgaire, celle-ci varie selon les rites et les obédiences. Traditionnellement, les Maçons utilisent, dans leurs actes et leurs correspondances, l'ère maçonnique.

Au RÉAA, dans les loges bleues, on obtient la valeur de l’année dite vraie année lumière en ajoutant 4000 ans au calendrier chrétien. C’est le Révérend Uscher, prélat anglican du XVIe qui a donné cette date ; Anderson dans ses Constitutions reprend à peu près cette datation. Il convient d’utiliser le calendrier Julien faisant commencer l’année le 1er Mars (car c’est le mois du Bélier, 1er signe du Zodiaque), pour cela, il faut décomposer les éléments de la date. Ainsi, le 15 janvier 2014 ère vulgaire devient le 15ème jour du 11ème mois de l’année de la Vraie Lumière 6013 ; le 1er mars 2014 a été le 1er jour du 1er mois de l’année de Vraie Lumière 6014 et aujourd’hui nous sommes le 1er jour du 8ème mois de l’année de Vraie Lumière 2014.

D'une façon générale, les loges françaises et allemandes utilisent l’année de la Vraie Lumière ou l'anno lucis pour faire remonter symboliquement l'origine de la Maçonnerie à la création du monde selon la tradition biblique. L’emploi des mois hébraïques est aujourd'hui sorti d'usage (sauf parfois au Rite Écossais), mais on n'emploie pas les noms des mois courants, seulement leurs quantièmes.

Ce style n'est pas accepté partout : les Maçons écossais emploient parallèlement, surtout aux Hauts Grades, en même temps que les mois hébraïques, un calendrier utilisant la chronologie juive, l'anno hebraico ou l'anno mundi. Ce calendrier commence mi-septembre et il faut ajouter au calendrier grégorien 3760 ans jusqu'en septembre ou 3761 ans postérieurement.

Au grade de Royal Arch, la date du point de départ du calendrier est celle du début de la reconstruction du Second Temple par Zorobabel, date fixée à 530 avant J.-C. C’est l’anno inventionis. Au grade de « Royal and Select Master », le point de départ est la date de la dédicace du Temple de Salomon, soit 1 000 ans avant J.-C. C'est l'anno depositionis. Aux grades Templiers, on compte depuis la date de création de l'Ordre du Temple (1118 après J.-C.).C'est l'anno ordinis.

Rapporteur -

Au vu des éléments composites retrouvés, on peut dire que les terriens utilisaient des pièces de dimensions très différentes. A côté de grands espaces où ils se rassemblaient, se trouvaient de toutes petites pièces pour s’isoler, des emplacements pour solitaire, des réduits peints en noir. L’éclairage y était primitif : on a trouvé des restes de bougie, ce qui semble avoir été la seule source de lumière. Des objets sont posés sur une table, des sentences sont écrites sur les murs : Si la curiosité t’a conduit ici, va-t-en ! Si ton âme a senti l’effroi, ne va pas plus loin ! Si tu persévères, tu seras purifié par les éléments, tu sortiras de l’abîme des ténèbres, tu verras la lumière ! Ce cabinet, incitant à la réflexion, est comme une matrice pour un rituel de purification avant l’accès à une cérémonie pour rejoindre le groupe de la grande salle, peut-être une préparation pour un voyage dans le temps. Deux fioles transparentes, laissant s’écouler entre elles une matière visible, de la poussière de marbre ou du sable, formant donc un sablier, ont pu être reconstituées, attestant d’une préparation à un voyage interstellaire avec la représentation du ciel, le spirituel dans la fiole du haut, et de la terre, la matière dans la fiole du bas. Le mouvement du sable indique un pôle d'attraction. La liaison entre ses deux sphères n'est qu'un étranglement, une difficulté à franchir, une porte étroite qu'il faut traverser pour changer de plan, parvenir à un autre monde et se retourner pour passer du bas vers le haut

Commentaire -

Le sablier, du cabinet de réflexion, attribut de Saturne, symbolise le temps qui s’écoule inexorablement, qu’on ne peut pas arrêter et qui conduit vers la mort comme l’indique le crâne à considérer comme une projection psychique ou même métaphysique, à cause du commentaire qui l’accompagne : J’étais ce que tu es, tu seras ce que je suis !

Plus qu’un passage, le cabinet de réflexion procure des repères indispensables au voyageur qui poursuit sa quête. Il montre l’essentiel à celui qui entreprend le voyage. Il lui indique des sens (directions et significations) et par où commencer le chemin, notamment avec la mystérieuse formule alchimique VITRIOL.

L’acronyme V.I.T.R.I.O.L est la révélation de l’opération du Grand Œuvre, aide-mémoire indispensable au profane, comme à l’initié, car il révèle le processus alchimique de la transmutation de l’être comme celle des métaux : Visita Interiora Terræ, Rectificando Invenies Occultum Lapidem (Visite l’intérieur de la terre, en rectifiant tu trouveras la pierre cachée). La pierre que le profane doit trouver n’est autre que la pierre philosophale des alchimistes, et celle-ci se trouve au plus profond de chacun, elle ne se dévoile qu’à ceux qui, par un travail intérieur sincère, sont arrivés au parfait équilibre pour ne faire qu’un : tout procède de l’Unité, tout tend vers l’Unité.

Pour les humanistes universalistes du XVIIe, qui ont inspiré la Franc-maçonnerie naissante, l’Alchimie était au cœur de leurs recherches. Certains travaillaient eux-mêmes au fourneau, d’autres entretenaient des laboratoires. Ils publiaient des traités sur le sujet. Pour eux, Alchimie, Rose-Croix et Franc-maçonnerie ne pouvaient être désunies. Ainsi, en atteste aussi le ternaire alchimique présent, celui indispensable au processus de formation de la pierre philosophale : le Sel, le Souffre, et le Mercure qui expriment ensemble le véritable équilibre auquel le profane doit tendre afin de se régénérer. L'alchimiste se présente comme un philosophe. Il prétend connaître, non seulement les métaux, mais aussi les principes de la matière, le lien entre matière et esprit, les lois de transformation, en apportant des réponses aux questions sur la nature humaine. Son ontologie repose sur la notion d'énergie (représentée par le dragon), une énergie dynamique, unique, en métamorphose de laquelle il faut sortir la lumière. Il avance une grande méthode, l'analogie : tout ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Par analogie métaphorique, on peut dire que « tailler sa pierre » conduit à trouver cette pierre philosophale, réalisant, ainsi, l’admonition du VITRIOL. Le franc-maçon, alchimiste de lui-même se confond avec l’œuvre. Il est œuvre, matière, but, voie, aboutissement, il est la pierre de fondation et la construction spiritualisée par la lumière qu’il aura trouvée. Par l’alchimie, le franc-maçon atteint la 4ème dimension, celle de la profondeur ; son être reconstruit de l'intérieur par les vertus transmutantes de son propre cœur, réceptacle de la pierre, deviendra alors incorruptible.

A l’issue du cabinet de réflexion, de cette matrice sortira le nouvel apprenti, avec une nouvelle identité. Il ne s’agit plus d’une identité d’état civil mais d’une identité par le semblable, l’analogique, les qualités, les affinités électives philosophiques et morales. Une identité tout autre qui se libère des référents spatio-temporels, hors du temps des horloges et de l’espace euclidien.

Le cabinet de réflexion n’existe pas dans les rituels anglo-saxons. Dans le Rite forestier, le postulant, appelé Guêpier ou Briquet, est enfermé dans une Cabane.

Rapporteur -

A l’entrée de la grande salle, de chaque côté de la porte deux colonnes, une intacte, une brisée marquent ce qui devait en être le seuil. On n’a pas pu préciser si la colonne était déjà brisée volontairement pour le décor. Le symbole de colonnes jumelles a été, depuis des temps immémoriaux, le gardien de portes vers des lieux sacrés et des royaumes mystérieux. Les colonnes marquent le passage vers l’inconnu, vers l’autre monde.

Selon la version de Platon, le royaume perdu d’Atlantide se situait au-delà des colonnes d’Hercule ; symboliquement, dépasser les colonnes d’Hercule peut signifier quitter l’impureté du monde matériel pour accéder au royaume supérieur de l’illumination.

Par leur situation de chaque côté de l’entrée, les deux colonnes agissaient comme un portail conduisant aux Mystères vers un endroit sacré. Pour cette raison, les deux colonnes trouvées dans chacune des grandes pièces, avec pour nom J et B, encore visiblement gravés sur les vestiges, indiquent que les humains considéraient qu’être ensemble c’était créer un espace de sacralité, que le sacrifice demandé était de n’avoir ni peur, ni curiosité et de s’être purifié en passant dans un sas, probablement dans la petite pièce décrite précédemment, pour pouvoir entreprendre leurs voyages inter temporels.

Commentaire -

Les colonnes du Temple de Salomon avaient entre autres propriétés celle d’être particulièrement acoustiques parce fabriquées en airain : en effet, l'airain entre en résonnance aux basses fréquences qui sont audibles par l'oreille humaine. Un effet d'écho était amplifié du fait que les deux colonnes, proches l'une de l'autre, se transmettaient leurs vibrations jusqu'à amplitude maximum. Seuls le Grand Prêtre, les prêtres désignés, le Chef des armées et le président du Grand Sanhédrin étaient admis dans l'enceinte du Temple. Ainsi, les colonnes, en tant qu’amplificateur sonore, leur permettaient de s’adresser au peuple amassé sur le parvis.

Lors de la construction du Temple (I Rois 7. 21), les colonnes furent nommées J et B, complément l’une de l’autre, elles sont indissociablement liées. Elles font du terme « deux », du binaire, le principe fondamental, essentiel de l’existence du monde sensible et de la vie du genre humain. Elles correspondent à toutes les dualités : sujet-objet, actif-passif, positif-négatif, mâle-femelle, père-mère, donner-recevoir, agir-sentir, esprit-matière, soleil-lune, froid-chaud, sec-humide, abstrait-concret…

Adhuc Stat, est la devise qui accompagne la colonne brisée si chère au RéR, elle signifie elle tient encore debout. La colonne est brisée au sommet, donc ce qu’elle soutenait a disparu, mais elle est solidement ancrée dans le sol et l'on peut s’appuyer sur elle pour reconstruire. Cela peut être interprété de deux façons différentes : soit on s’en tient à cette première vision, soit on le prend comme une invitation à briser cette colonne, à prendre le risque de la détruire pour voir ce qui va en sortir, comme si ce symbole représentait justement le langage dans sa pauvreté affligeante par rapport à la richesse infinie du réel ; rares sont les mots qui valent mieux que le silence aurait pu dire Montherlant aux apprentis.

Rapporteur -

Les grandes salles, comme le petit cabinet, sont des espaces clos, on n’a pas pu déceler des ouvertures autres que celle de la porte d’entrée. Pourtant, parmi les débris d’un tableau encore visible, posé au sol, des fenêtres dessinées et grillagées apparaissent. Les hommes, vivant soit dans l’obscurité, soit avec des lumières artificielles, avaient probablement perdu la vraie lumière et n’en conservaient que la mythique importance sous forme de dessin de fenêtre.

Ce tableau devait avoir des pouvoirs holographiques et avait comme rôle supposé de montrer, aux participants à la réunion, l’ensemble des éléments réels et symboliques du décor de la grande salle qu’ils pouvaient embrassés ainsi en trois dimensions d’un seul coup d’œil, la quatrième dimension ne leur étant donnée que par le temps de leurs voyages vers cette lumière.

Commentaire -

Le mot fenêtre, en latin fenestra, signifiait la voie, l’issue. Dans I, Rois 6,4 il est rapporté que Le Roi [Salomon] fit à la Maison [de l’Eternel] des fenêtres solidement grillagées.

La fenêtre est souvent composée d’une base carrée surmontée d’un arc de cercle, représentant le passage du plan terrestre au plan céleste. En tant qu’ouverture sur l’air et la Lumière, la fenêtre symbolise la réceptivité. Si l’ouverture est ronde, la réceptivité est de même nature que celle de l’œil ou de la conscience. Si elle est rectangulaire, elle induit une réceptivité de l’ordre terrestre. La fenêtre carrée ou rectangulaire contient, dans l’iconographie du vitrail, des messages de nature humaine, alors que les fenêtres de forme circulaire véhiculent des messages divins. Il est montré ici le symbolisme du nombre 4 de nature terrestre et celui du cercle ou de la voûte de nature céleste et extra-terrestre, c’est-à-dire divine, en liaison avec, respectivement, l’équerre et le compas.

Remarquons que les fenêtres grillagées, dont l'une est à l'Orient, ont une forme de maillage qui peut être aussi bien en losange qu’en carré et, au lever du soleil, l’ombre du grillage projette une Planche à tracer sur le tapis de loge.

La Planche à tracer, nous dit Jules Boucher à propos de la description du tableau d’apprenti, est un rectangle sur lequel sont indiqués les schémas qui constituent la clé de l’alphabet maçonnique.

Le symbolisme maçonnique fait que le papier sur lequel on écrit est appelé « planche à tracer » et que le verbe « écrire » est remplacé par l’expression « tracer une planche ».

La disposition des dessins sur les tableaux d’apprentis et de compagnons montre que l’écriture sur la planche à tracer n’est pas celle de notre stylo. C’est l’écriture de la lumière. A partir de cette remarque, le rôle de la planche à tracer n’est pas d’écrire un texte ou un discours, mais de découvrir les traces de la lumière autour de nous et en nous. La planche à tracer invite à apprendre à recevoir la lumière, ce qui nécessite une démarche totalement opposée à celle de l’élaboration d’un discours. Et le premier pas pour s’approcher de la lumière est le silence mental.

Rapporteur -

A l’opposé de la porte, au pied de ce qui fut probablement une estrade de plusieurs marches, sur un bloc de soutènement, se trouvait une équerre en bois calciné et un compas en fer rouillé, tous deux posés sur, sans doute, un livre, mais trop brûlé pour être identifié.

Commentaire -

Le terme d’équerre vient du bas latin exquadra lui-même issu d’exquadrare (rendre carré). Il s’agit d’une pièce, à l’origine uniquement en bois, qui sert à tracer des angles droits ou élever des perpendiculaires. L’équerre est devenue l’outil de tout métier de construction. La seule manière de bâtir était fondée sur la connaissance de la géométrie grâce aux tracés d’angles droits et de cercles qui, sur le terrain se faisaient avec la corde à nœuds et sur les plans avec équerre et compas. Les traces de cet outil qui vérifie l’angle droit et de sa valeur symbolique peuvent être retrouvées dans la plus haute antiquité : sur les monuments chaldéens (4500 av JC), dans les plus anciens livres sacrés de la Chine, sur les portes des temples en Inde centrale.

Le mot compas, quant à lui, vient du verbe latin compassare qui veut dire : mesurer avec le pas. Cet instrument sert à prendre une mesure pour la reporter à l’identique, traçant ainsi un cercle dont l’ensemble des points se situent à égale distance d’un point appelé centre. Ainsi, le compas délimite le monde mais, aussi, définit ce qu’il contient. C’est ainsi que Dante, dans Le Paradis (XIX, 40-42), désigne le dieu créateur comme : celui qui de son compas marqua les limites du monde et régla au-dedans tout ce qui se voit et tout ce qui est caché. Le compas est donc symbole de création du monde.

Le compas serait attribué à Talos, neveu de Dédale. Si le cercle est, dès la plus haute antiquité, associé à la création et/ou à un dieu créateur, le compas en Occident, et dès le Moyen Âge, se substitue au cercle : il est l’outil par excellence du créateur.

L’utilisation du compas implique une rotation, donc un mouvement, c’est pourquoi il est perçu comme l’activité dynamique de la pensée et de l’esprit. Il matérialise également ces vertus fondées sur la mesure que sont la prudence, la justice, la tempérance et la sagesse.

Le compas est au ciel ce que l'équerre est à la terre. En effet chacun de ces deux outils est muni de deux branches, celles du compas sont mobiles concrétisant l'universalité du macrocosme, ainsi capables d'exprimer l’ouverture d'esprit, alors que celles de l'équerre, fixes, sont là pour appeler à la rectitude.

Dans la Confession d’un maçon (1727) le compas est lié au serment de l’initié qui le tient alors piqué sur sa poitrine ouvert à 90° (qui est la mesure de l’équerre). Dans le régime rectifié le Vénérable Maître dit à l’initié : prenez ce compas ouvert en équerre et posez en la pointe avec la main gauche sur votre cœur à découvert… le compas sur le cœur est l’emblème de la vigilance avec laquelle vous devez réprimer vos passions et réguler vos désirs.

Lié au serment de l’initié, alors ouvert, piqué sur sa poitrine, servant de mise en mémoire par un affect d’un contenu signifiant l’ouverture de conscience, le compas, après avoir été dominé par la matière, devient au cours du chemin initiatique dominant à son tour ; il a les pointes découvertes et n'est plus protégé. Selon une tradition du compagnonnage, attestée depuis Perdiguier, le compagnon est celui qui sait manier le compas, qui a donc dépassé le stade de l'équerre et acquis la maîtrise du trait. Le mouvement de l'équerre au compas est en fait la traduction du passage symbolico-cosmique de la terre au ciel ou, dit de manière plus maçonnique par le système Émulation, d'une surface horizontale à une vivante perpendiculaire.

Quant au livre sur lequel reposent ces outils, dans les rites christiques ou déistes, c’est la Bible ouverte au premier chapitre de l'Évangile de Saint Jean. La Bible a été remplacée par un autre symbole, comme les Constitutions d’Anderson, ou par le Livre de la loi dans les rites laïcisés, parfois même, dans certaines loges, par un livre dont les pages sont blanches.

Rapporteur -

Un restant de corde, enroulé par endroit en forme de nœuds, serpentant le long de la corniche des murs, formait sans doute un cercle magique permettant les voyages dans l’espace et le temps. Les terriens recherchaient des contacts avec une transcendance qui leur insufflait leur savoir qui rappelle celui des bâtisseurs.

Commentaire -

La corde relève en général de la symbolique de l’ascension, nouée elle représente toutes formes de liens et possède des vertus secrètes et/ou magiques.

Dans un but d’orientation, le cordeau avait pour fonction de maintenir les différents éléments de la construction. Dans la plupart des traditions, il était tendu entre quatre piliers correspondant aux quatre directions de l'espace, chacun des côtés figurait trois signes du zodiaque, conformément à la représentation que les anciens astrologues donnaient de l'univers. Le cordeau définissait ainsi un cadre cosmique qui fixait sur terre la projection de l'ordre universel, ce que les alchimistes appellent un rite de fixation ou de coagulation du monde céleste dans le monde terrestre.

Une fois la construction achevée, il convenait de conserver à l'intérieur de l'édifice ce cadre à partir duquel le monde d'en haut était venu engendrer le monde d'en bas. Une corde, entre les murs et le plafond, symbolisait alors l'origine céleste de l'édifice, parfois une frise, la remplaçait.

Les hiéroglyphes égyptiens désignent le nom d’un homme, c’est à dire l’existence distincte de l’individu, par une corde nouée, qui est aussi le symbole du cordon ombilical, nourricier.

La tradition védique dit de la corde d’argent qu’elle est la voie sacrée qui relie l’esprit de l’homme à l’essence universelle. Nous retrouvons ce canal éclairant, rassurant et nourricier, dans le vocabulaire courant qui a de ces raccourcis fulgurants quand cordial signifie qui part du cœur. La concorde, cet état des hommes en paix, nous désigne comme étant ensemble, cum cordem, avec la corde. Dans la chaîne d’union, le nœud n’est pas seul, isolé, il est relié au Principe Universel par la corde comme les Frères sont reliés par les bras.

Rapporteur -

Presque intactes, protégées dans un coffre, les pièces trouvées de tissus bleu avec un liseré rouge, brodées d’images servaient probablement à décorer des statues car leur forme en sautoir indique un hommage décoratif.

Commentaire -

Les Officiers de la Loge portent un sautoir, aux couleurs traditionnelles du Rite (ou du pays), comme celles des cordons des maîtres. Parfois il est brodé du symbole de la fonction de l’officier, parfois pend à son extrémité le bijou de la fonction. Il est plus ou moins richement décoré.

Les bijoux dans le rite RÉAA : pour le Vénérable une équerre, pour le Premier Surveillant un niveau, pour le Deuxième Surveillant une perpendiculaire, pour l'Orateur le Livre de la loi ouvert, pour le Secrétaire deux plumes croisées, pour le Trésorier deux clefs croisées, pour l'Hospitalier (Élémosinaire ou Aumônier) une bourse aumônière avec un cœur, pour l'Expert une règle et l'œil, pour le Maître des cérémonies deux bâtons croisés, pour le Couvreur deux glaives croisés.

Rapporteur -

D’autres pièces de tissus, mais blanches, en cuir ou en soie, ont été découvertes, certaines avec un liséré rouge, d’autres avec un liseré bleu, d’autres encore sans décor apparent. Leur façonnage laisse penser que c’était des protections retenues par une attache autour du ventre. L’aspect de ces pièces varie du plus modeste aspect au plus sophistiqué indiquant par là sans doute l’évolution de prouesses liées à leur utilité. La plupart portent un M et un B, un acronyme ; nous proposons pour ces initiales « Meilleur Bêtatron », cet accélérateur de particule servant à produire une haute énergie dont ils avaient besoin pour pouvoir s’éclairer dans ces lieux.

Commentaire -

La position de la bavette du tablier, partie triangulaire du tablier, a pour fonction de laisser apparaître le degré du franc-maçon en tenue. La documentation la plus ancienne sur le sujet se trouve dans une publication d'origine française, « Le Catéchisme des francs-maçons » de 1744, qui précise que les Compagnons de métier portent le tablier "pointe en haut" alors que les Maîtres laisseront la bavette retomber. Mais on trouve aussi, dans la divulgation Solomon in all his Glory, traduction du Franc-maçon démasqué de 1751 et publiée en Angleterre en 1768, que l'Apprenti doit porter son tablier avec le volet sur l’intérieur, c'est à dire que seule la partie carrée du tablier reste visible.

La tête symbolise l’Esprit manifesté, le corps une manifestation de la matière. C’est pourquoi, la protection de la zone gastrique par la bavette relevée de l’apprenti est à rapprocher de la posture de la main à l’ordre d’apprenti. Au plan spéculatif, cela marque la séparation, dans le corps, des parties nobles de la pensée, de la raison, de la spiritualité, celles qui doivent travailler, de celles vouées à l’accomplissement des fonctions charnelles de la nature, celles des pulsions, des penchants de l’ego, des peurs, des envies, de l’animalité, de l’ignorance… Les apprentis francs-maçons, au commencement de l’équarrissage de leur pierre brute, doivent se prémunir davantage contre leurs émotivités négatives et protéger les autres des influx de leurs émanations.

Au grade de compagnon, la bavette se porte donc de manière différente de celle de l’apprenti, c’est-à-dire la plupart du temps rabattue. Les protections symboliques peuvent être enlevées car l’apprentissage met le compagnon à l’abri de manœuvres dangereuses, il a appris à maîtriser ses émotions.

Pour le maître maçon, dans les Loges américaines qui pratiquent encore la vieille coutume, les deux coins du tablier sont relevés, fixés à la ceinture et roulés sur le fond du tablier qui reste plat. La forme obtenue représente un cercueil.

En Europe, le maître maçon dispose d'un tablier décoré, porteur d'une représentation schématisée de la bavette rabattue mais dont la particularité principale est de porter des couleurs distinctives des rites ainsi que des indications symboliques.

Pour le décor des tabliers de maîtres, les artisans et les brodeurs ont utilisé des éléments différents selon les époques et les pays en puisant dans le corpus symbolique maçonnique. En France, la fin du XVIIIe siècle voit le recours à la symbolique du Temple, le Directoire la vogue de l'Égyptomanie (sphinx, pyramides,...), l'Empire l'apparition des abeilles ou de la ruche et la suite du XIXe la thématique de l'équerre et du compas. Dans les pays anglo-saxons, d'autres symboles ont été utilisés telles l'Ancre, l'Arche, les Vertus théologales.

Par ailleurs, la couleur du galon de bordure a changé au fur et à mesure de la création des Rites maçonniques : d’un certain bleu pour le Rite Émulation (couleur de l'ordre de la Jarretière) et le rite de Salomon, bleu clair pour les Rites Français et Écossais Rectifié (couleur de l'Ordre du Saint Esprit), rouge pour le Rite Écossais Ancien et Accepté.

Au XXe siècle, une harmonisation du tablier s'est imposée, avec des décors uniques, dont les seules variations portent sur la couleur selon le rite, le degré (Apprenti, Compagnon, Maître) ou la fonction du Frère ou de la sœur qui le porte : Vénérable Maître, Grand Officier Provincial ou National... Aujourd'hui, seuls les tabliers dits "des Hauts Grades" continuent de porter un symbolisme figuratif variant de degré en degré, tel qu'il avait été fixé à la création des Rites.

En Écosse, il en existe une très grande variété ; le tablier indiquant la Loge à laquelle on appartient. Le tablier standard, tel qu'il a été défini en accord avec les autorités de la GLNF puis repris tel quel par la GLTSO, est orné uniquement du tartan Royal Stuart. Le tablier se porte sous la veste. En effet, les vestes portées avec les kilts sont plus courtes qu'une veste normale et ouvertes devant pour le sporan.

Au RÉAA il se porte sur la veste.

Rapporteur -

Intacte une seule canne surmontée d’une boule blanche fut trouvée, représentant naturellement l'autorité, le pouvoir, la force, la protection du lieu. Elle devait appartenir à un chef, ouvrant le passage vers les voyages intersidéraux.

Commentaire -

Dans certaines loges belges, il est de coutume d'offrir aux nouveaux compagnons une canne, appareil qui les soutiendra dans leurs différents voyages.

Lors de ses déplacements, le Maître des cérémonies est toujours muni de la canne. Il est à noter que la canne du Maître des Cérémonies est faite, normalement, en gaïac, bois brun verdâtre très dur qui est aussi appelé « bois saint » ou « bois de vie » (lignum vitae), surmontée d'une boule en ivoire, son bout est en métal. Elle est donc composée de 3 éléments : végétal, animal et minéral.

Rapporteur - Des textes calcinés, que l’on peut considérer comme des archives, ont pu être déchiffrés ; ils portaient des numéros de référence séquentiels et chronologiques. D’après leur contenu, les domaines de leur raisonnement analogique se traduisent plus particulièrement par des translations disciplinaires, empruntant des savoirs à des champs différents, par exemple la philosophie, l’étymologie, l’histoire, la sociologie, l’ésotérisme, l’alchimie, le symbolisme, etc. Les passages d’un contexte lexico-sémantique à un autre s’effectuent notamment par les outils métaphoriques et poétiques dont on a pu relever plusieurs formes. Tous les écrits trouvés sont des manières de donner du sens. De façon plus spécifique, l’analyse permet de définir ces textes comme une herméneutique dans laquelle l’évaluation du travail d’interprétation se définit par l’originalité de l’agencement des arguments et des transpositions sémantiques réalisées par leur auteur.

On peut noter une particularité dans la syntaxe des phrases : on trouve très souvent, de façon très proche du pronom « nous », des mots équivalents, notre, nos, etc. Ce sont des concepts formateurs de l’identité de ce groupe de terriens par condensation sémantique de l’ensemble des processus d’apprentissage et d’intégration dans lesquels les membres ont été symboliquement construits comme parties d’un tout.

Commentaire -

Espace dédié à la prise de parole orale, l’expérience maçonnique est celle d’« avoir une voix », quel que soit l’objet du discours. En ce sens, présenter des planches, sur des thèmes qui ne sont pas nécessairement ceux de la politique, de l’actualité ou de sa profession, permet la mise en application d’une sociologie de l’apprentissage de la prise de parole démocratique. Celle-ci se définit notamment par l’inscription dans une communauté d’appartenance, une unité de pratiques langagières et discursives suffisamment symboliques pour permettre la mise en relation effective des expériences.

Je, tu, nous, vous cesse d’être des pronoms personnels pour devenir des pro-noms rituels. Alors qui parle ?

Le rituel est une parole préexistante, présentée oralement au devant des colonnes par les officiers. Ce qui parle c’est le rituel ; la parole est sédimentée par la tradition du rite. Au cours du rituel, la parole des officiers est celle d’une fonction, ils n’ont donc pas besoin de se lever parce qu’ils ne sont pas les auteurs de ce qu’ils disent. La parole rituelle qu’ils proclament les oblige à un renoncement du moi, à plus d’humilité que les autres frères ou sœurs présents.

L’homme donne sens au monde par la parole. Et il ne peut donner sens que s'il est présent au monde, c'est-à-dire en état d'éveil, de conscience du monde et de conscience au monde. En d'autres termes il se désigne lui-même comme face au monde. Par la prise de parole, le franc-maçon est là ; il le montre en étant debout et à l’ordre. Sa parole maçonnique assume ce qu’il dit et s’achève sur cette revendication par le « j’ai dit ».

A part le vénérable, la parole n’est jamais prise, elle est autorisée par triangulation ; cette parole s’adresse à tous, sans dialogue.

Les serments sont, pour la plupart, personnels sauf en clôture des travaux des tenues du premier degré, tous achèvent le travail par : « nous le promettons ». Le grand expert prend un engagement pour les autres. Sa promesse est un pluriel d’union au nom de tous les Fø et Sø présents.

Rapporteur -

Conclusion du rapport : les éléments d’échantillons dont nous disposons nous permettent de penser que cet espace était un lieu d’initiation par lequel les terriens devaient passer.

Les mystères des sociétés initiatiques de l'Antiquité perpétuaient les premières traditions du genre humain et les nouveaux acquits des savants pour élever, au-dessus de leurs semblables, des initiés jugés aptes à en faire un usage utile pour tous. Cet enseignement leur était donné de bouche à oreilles après avoir pris l'engagement, par un serment menaçant, de ne le transmettre à d'autres initiés que sous les mêmes formes et conditions. Il est raconté qu'ils étaient possesseurs de secrets scientifiques bienfaisants, dont leur haute morale imposait le respect, mais aussi redoutables car susceptibles d’être détournés de leur action bénéfique et d'être transformés dans un but malfaisant. Ces initiations avaient été transmises par les êtres de lumière comme ceux qui ont accueillis nos ancêtres lors du voyage sidéral qui les avaient sauvés du cataclysme.

Commentaire -

On raconte que des extraterrestres, venus s'installer sur terre bien avant le déluge, formant une petite communauté d’Hyperboréens, allaient donner naissance aux Atlantes et aux habitants de la terre de Mû. Le déluge (ou la guerre atomique entre Mû et l'Atlantide) devait détruire toutes ces civilisations, ne laissant sur les hauts plateaux qu'un petit nombre de rescapés. Il y a plusieurs milliers d’années, un second groupe d'extraterrestres originaires de Vénus serait venu civiliser les humains qui, du Pérou au Tibet, avaient tant bien que mal réussi à survivre. Sur une dalle du Yucatan, gravée avec minutie, se profile une fusée spatiale ; sa forme, ses mécanismes de propulsion sont d'une ressemblance frappante avec une fusée. De très nombreuses autres descriptions ou dessins relevés dans les manuscrits mayas, égyptiens, phéniciens concordent : il y a longtemps, des étrangers venus d'autres planètes (appelés dieux, anges ou extraterrestres) auraient vécu sur la Terre et auraient laissé des signes, des marques de leur passage.

Les anciens textes sacrés racontent qu’à la nuit des temps, la Chine fut gouvernée pendant 18000 ans par une race de Dieux. Le Huai-nan-Tzu parle d’une période idyllique, un véritable paradis. Mais un jour, les hommes se rebellèrent, des catastrophes ravagèrent la planète, les rois de l’espace coupèrent toutes communication avec les hommes, les laissant reconstruire, seuls, leur civilisation.

La mythologie Égyptienne évoque les pouvoirs magiques des divinités. Les Égyptiens croyaient que leur Pharaon était un véritable Dieu. Ils parlent d’une époque où les Dieux dominaient la Terre, puis ce fut l’époque des demi-dieux avant que le premier Pharaon ne gouverne les terres d’Égypte.

Pour Édouard Schuré, le ciel et la terre ont été, comme la Bible hébraïque le raconte, créés par des élohîm mais ceux-ci ne sont pas Dieu : ce sont des anges de la 7e classe, de ceux qu'on appelle habituellement, mais improprement, en français, les "principautés" et qui font partie de la troisième triade angélique, Schuré assimilant les membres de celle-ci aux Dévas de l'hindouisme. Pour lui, cependant, la planète Saturne aurait été créée en premier lieu, puis successivement le Soleil, Jupiter et Mars. C'est alors que se serait produite la révolte du chérubin Lucifer, laquelle aurait eu pour conséquence la création de la Terre, de la Lune et de l'homme. La plus ancienne civilisation terrestre aurait, pour Schuré, été celle des Atlantes, de laquelle dériveraient toutes les autres.

Rapporteur -

Cependant, trop de réponses à notre questionnement restent ensevelies sous le voile de cet anéantissement de la réalité. La conclusion qui s’impose demeure une question : les fouilles auraient-elles mis en évidence que tous les terriens étaient redevenus des initiés ?

Narrateur -

Somarca pensa que tout cela paraîtrait trop simple pour les anciens, fallait-il refaire le rapport ? La nuit était tombée depuis longtemps, il était à mi- nuit et il décida de remettre, au lendemain, la réponse à son questionnement. Soudain un courant d’air emporta quelques cendres qui, en les mêlant, fit apparaître de façon fugitive un nuage de poussières laissant voir des lettres écrivant en suspension le mot « arbre de liberté » qui se disloqua aussitôt.

C’est alors que Frandelf [1] se réveilla de son sommeil agité. Il était un jeune apprenti qui, la veille, venait d’être reçu franc-maçon dans la respectable loge L’arbre de Liberté. Par delà le songe, il comprit que la langue des symboles avait fait place au silence, que le cosmos est un cryptogramme qui contient un décrypteur, l’homme, et que, dans les rêves ou la réalité, tout est symbole.

[1] Évocation des prénoms des apprentis de la loge

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18 mai 2014 7 18 /05 /mai /2014 09:54
Mélancolie(s)

Mélancolie(s)

La mélancolie comme une nature infinie qui vous submerge jusqu’à la félicité.

Lorsque le soir tombe, je suis souvent prise de mélancolie, un bonheur d’être triste comme dirait Victor Hugo, devant la beauté du monde ; moi qui voudrais mourir en regardant la mer. Est-ce une passion triste? Est-ce l’attente d’une compréhension du sens de la vie qui me procurerait la sérénité de notre finitude ? J’ai trouvé dans une gravure d’Albrecht Dürer l’expression vertigineuse de ces mêmes questionnements, une illustration qui réenchante mes souvenirs imagés de contes de fée.

I Mélancolie

Cette disposition d'âme a occupé l'Occident en touchant au cœur des problèmes auxquels l'homme est aujourd'hui sensible en passant de l'histoire à la philosophie, de la médecine à la psychiatrie, de la religion à la théologie, de la littérature à l'art. L'iconographie de la mélancolie est d'une infinie richesse et il n'est donc pas étonnant que ce soit l'histoire de l'art qui ait su la première fournir les bases de cette nouvelle approche de l'histoire culturelle du malaise saturnien.

La mélancolie a fait, tout d’abord, l'objet, sous son appellation de " dépression ", d'une approche médico-scientifique. Les médecins de l’antiquité n’y voyaient en général qu’une maladie. Ils considéraient la mélancolie comme l’une des quatre humeurs (sanguine, cholérique, mélancolique, lymphatique), tempéraments qui affectent tout les êtres humains. Mais si une d’entre elles domine trop, elle peut conduire au vice et même à la folie.

Du grec pathos, puis du latin patior, souffrir, pâtir, les passions tristes sont des états affectifs qui sont excités dans l’âme sans le secours de la volonté (Descartes). Les passions se distribuent en sentiments positifs (affection, amour...) et négatifs (haine, envie ressentiment…).

Passions tristes, cette expression est employée par Spinoza dans L’Éthique. Les passions tristes, par opposition aux passions joyeuses, diminuent le pouvoir d’agir. Ce sont toutes les passions associées à l’idée de quelque chose qui va à l’encontre du conatus, c’est-à-dire de l’effort physique, intellectuel ou moral, telle la haine, la crainte, l’envie, la colère, la honte, la pitié. Par nature mauvaises, elles diminuent la puissance d’agir et tendent à rendre les hommes ombrageux et inconséquents. Nous éprouvons de la tristesse lorsque nous rencontrons un corps qui ne convient pas avec le nôtre, tout se passe comme si la puissance de ce corps s'opposait au nôtre. Notre puissance d'agir c'est-à-dire notre conatus en est empêché. Nous éprouvons alors de la tristesse.

Cette « torpeur de l’esprit qui ne peut entreprendre le bien » n’était pas une simple paresse au sens de fainéantise, elle était considérée par les chrétiens comme un grave péché. Les passions tristes sont reprises par le christianisme sous la forme des 7 pêchés capitaux identifiés par Thomas d'Aquin comme : l’acédie (l’ennui) ou paresse spirituelle, l’orgueil, la gourmandise, la luxure, l’avarice, la colère et l’envie). De l’ennui existentiel, Baudelaire poétisant le spleen, écrit : Dans la ménagerie infâme de nos vices, Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde ! Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris, Il ferait volontiers de la terre un débris Et dans un bâillement avalerait le monde ; C'est l'Ennui !

Nietzsche trouve un remède à la mélancolie en assignant à la musique, non pas la gaieté à tout prix, mais la perfection, l’achèvement des états du corps et du désir, surtout des affects, sentiments et passions, y compris par le jeu cathartique et reposant (ou apaisant) de la mélancolie. Les passions doivent ainsi se « spiritualiser » ou se « sublimer » par les rythmes, les mélodies et les harmonies de la musique. C’est ainsi que le corps et l’âme deviennent légers, « de belle humeur », autrement dit, la musique est non point un narcotique, un opium du peuple, mais le moyen du dépassement de soi, de l’accomplissement physique et moral sans négation de soi et sans négation de la vie ni du corps. Cette paix de l’accomplissement, Nietzsche l’appelle parfois aussi le bonheur. De même, Rousseau fait-il dire à l’un de ses personnages, à propos d’un autre : La musique remplira les vides du silence, le laissera rêver, et changera par degrés sa douleur en mélancolie.

Cependant, la mélancolie, par tradition cause de souffrance et de folie, est aussi considérée depuis l'Antiquité comme le tempérament des hommes marqués par la grandeur ; sa désignation comme " maladie sacrée " induit cette dualité. Marsile Ficin, humaniste de la Renaissance, décrivit la mélancolie comme faisant alterner, voire coexister, des états de détresse et d'ardeur enthousiaste qui métamorphosent l'individu en être supérieur inspiré, divin et sinistre à ses heures, à la fois angélique et démoniaque.

La mélancolie, pour moi, n’est pas une pathologie, mais un sentiment à la fois intense et ambigu. Elle est une plénitude équivoque : il semble que coexistent, en elle, la tristesse et la joie. Un tel ressenti conduit à une tentative de saisir ce qui a lieu dans cette intensité et à expliquer pourquoi c’est à la fois saisissant et insaisissable comme une expérience initiatique. Ma mélancolie serait plutôt celle du romantisme, elle est douce mélancolie, vague mélancolie, ineffable mélancolie ; elle ne peut être dite qu’en disant : elle est un je-ne-sais-quoi.

Durer a transcrit ce « je-ne-sais-quoi» dans sa célèbre gravure sur cuivre.

II Melencolia

La scène se situe sur un lieu en hauteur, offrant une vue… sur la mer et une côte urbanisée.

Un personnage ailé occupe une moitié diagonale de l’espace, captant le regard par l’importance spatiale de sa représentation ; la robe, dont il est vêtu, et son visage évoquent une femme, sa silhouette massive le rende étrangement masculin, ni homme, ni femme, forcément, parce que c’est un ange. Assis devant un bâtiment sans fenêtre, le coude gauche appuyé sur son genou, l’ange tient sa tête dans une pose triste ou pensive. Dans sa main droite il tient un compas, l’avant-bras prenant appui sur une tablette, l’esprit ailleurs, le regard perdu dans le lointain. Le regard sérieux, la créature a dû écrire quelque chose sur cette tablette avec la pointe du compas, maintenant le regard est pensif, peut-être même triste.

A l’arrière plan, le rivage au soleil couchant est couronné d’un arc-en-ciel blanc et sur un phylactère, présenté dans le ciel par une créature ailée, genre chauve-souris ou dragon volant, on peut lire : Melencolia § I

Aux pieds de l’ange un chien, un lévrier, est allongé, semblant s’ennuyer. A côté, traversant la gravure en diagonale, comme pour séparer le premier plan du second, une échelle repose contre le mur de la bâtisse.

Et voici un second personnage, un angelot, un putto, assis sur une roue de meunier recouverte d’un tapis qui s’appuie à cette échelle et, par opposition à la rêverie de l’ange, lui, il est concentré car il est en train d’écrire. Fait-il des devoirs donnés par l’ange ? Écrit-il parce que plus inspiré, plus savant que l’ange qui s’est arrêté dans la perplexité, faute de savoir poursuivre ? L’ange lui a-t-il confié quelque chose qu’il serait en train d’enregistrer ? Parce qu’enfantin, le putto est-il disciple de l’ange adulte ?

Et surtout, des objets posés au sol ou accrochés au bâtiment proposent un décor énigmatique. Aux pieds des personnages, oh les beaux outils ! : un soufflet, des clous, une scie, un rabot, un marteau, une règle, une sphère, des pots en étain, une tenaille dépassant à peine de dessous des plis de la robe de l’ange, tous objets de bois et métal.

Derrière l’ange, un énorme bloc, peut-être de marbre, d’une pierre taillée à 8 faces irrégulières, dont 4 visibles, empêche l’accès à l’échelle en étant levé contre elle. Si on tente de construire physiquement ce polyèdre, on a l’impression qu’il s’agit d’un volume « impossible », qui n’existe qu’à la limite d’un rhomboèdre partiellement tronqué avec un art consommé de stéréotomie. L’importance de ce volume vient de ce qu’on ne peut dire, de prime abord, si la direction du regard interrogatif et pensif du personnage central est orientée vers le phylactère ou vers cette énorme pierre.

L’ange n’est pas dans un état de somnolence mais bien plutôt en état de super-éveil. Son visage sombre et son regard fixe expriment une interrogation intense. Il a suspendu son travail, non par indolence, mais parce qu’il est devenu en attente de sens. Comme le formule Panofsky : « Ce n’est pas le sommeil qui paralyse son énergie, c’est la pensée ».

Dans sa Septième lettre, Marsile Ficin reprend la métaphore de Platon où il conte que « notre âme, après avoir contemplé les idées (justice, beauté, sagesse, harmonie) à l’état pur dans les cieux, se retrouve dégradée par les désirs des choses terrestres. Pour y échapper, l’âme peut s’envoler grâce à deux ailes, deux vertus : la justice qu’on obtient grâce à un comportement moral actif représentée sur le mur de la gravure par une balance à fléau, et la sagesse, comportement contemplatif. Le fait que Dürer représente sa Mélancolie avec des ailes pourrait en être un écho.

Sur le mur de la bâtisse, un sablier, une cloche, un cadran solaire et un carré magique de 4x4. Le carré magique est situé dans le coin supérieur droit de la gravure. Les numéros 15 et 14 apparaissent dans le milieu de la rangée du bas, indiquant la date de la gravure, 1514. Le 5, placé la tête en bas, peuts’expliquer par le fait que les chiffres arabes, d’abords utilisés dans l’abaque, n’étaient pas encore stabilisés, cela ne peut s’appliquer au 9, gravé à l’envers comme vu dans un miroir. D’autant qu’il existe un second état de la même gravure plus largement diffusé, où la position du 9 a été rectifiée.

Le carré chiffré n’est pas accroché au mur comme le sont la cloche, le sablier ou la balance, il en fait partie, construit comme une fenêtre selon les plans de l’architecte. Selon la remarque d’un proche de Dürer, qui traduisit en latin sa théorie de la proportion humaine. : il faut observer à la presque fenêtre la toile des araignées, ainsi les nombres, comme des araignées dont le rôle est de tisser un diagramme à l’aide d’un fil, vont de 1 à 16 structurant un gnomon carré magique ; les sommes dans chacune des lignes, colonnes et diagonales, ainsi que la somme des quatre nombres du milieu, sont toutes de 34. En outre, toute paire de nombres placés de façon symétrique par rapport au centre du carré conduit à la somme 17, une propriété qui rend le carré encore plus magique. Et je vous passe toutes les combinaisons possibles donnant une somme magique. Les astrologues de la Renaissance pensaient que le carré magique pouvait servir de traitement contre la mélancolie perçue comme état dépressif.

Cet être ailé est donc entouré d’une collection d’objets et d’instruments ayant un rapport à la géométrie (un compas, une règle, une sphère, un polyèdre), au travail artisanal ou alchimique (un rabot, un gabarit pour moulures, un marteau, des clous, des tenailles, une scie, un creuset, une échelle, une balance, un sablier avec un cadran solaire), aux nombres (un carré magique), à la littérature (un encrier, un livre fermé, une tablette) et à la musique (une cloche), collection d’objets qui donnent à penser aux arts libéraux. Symboliquement, Dürer a réuni tout cela dans une image, symboliquement je suis submergée de questions. Mais que signifie cela ?

Selon ses propres notes accompagnant un dessin préparatoire du putto, Durer nous apprend que, dans Melencolia I, les accessoires sont tous chargés d’un sens emblématique : «Schlüssel beteut Gewalt, Beutel beteut Reichtum ». Cette courte inscription, que l’on peut traduire par « la clef désigne le pouvoir, la bourse la fortune » est le seul commentaire qu’il fit. Cela est à déchiffrer dans la gravure avec le ruban, qui pend de la ceinture de l’ange, avec, à son bout, un trousseau de clefs et dans les replis de la robe, comme tombée, une bourse. Mais, aussi laconique qu’elle puisse paraître, cette note confère à chaque objet une signification symbolique et nous livre la formule qui commande à leur répartition. Dürer considère la richesse comme revenant de droit à l’artiste. Dans ses instructions à l’usage des peintres il affirme : « Si tu es pauvre tu peux atteindre à beaucoup de pouvoir par cet art », et : « Dieu donne un grand pouvoir aux hommes de talent ».

Dürer dessine un ange qui est familier de l’esprit des mathématiques et de la géométrie ainsi que des possibilités techniques qui en découlent mais qui se fige dans la contemplation face à l’infini. Nous savons, aujourd’hui, que Dürer exprimait aussi sa propre résignation devant l’impossibilité de pouvoir trouver le secret de la beauté avec les seuls moyens de la rationalité, des mathématiques et des mesures. Dürer s’interroge sur les limites des actions et du savoir humains avec le doute d’un artiste, perpétuellement inquiet ; il écrivait : « il n’appartient qu’à Dieu de soumettre, à la mesure, la beauté absolue». Lucidité, scepticisme ou pessimisme de Dürer dans un temps qui affirme au contraire un humanisme triomphant.

Dans le dédale des ces interprétations, comme le dit si bien Hartmut Böhme, aucun commentateur n'a encore réussi à donner une explication qui fasse l'unanimité. Pourtant cette réponse existe. Elle correspond au génie plus géométrique que mathématique de Dürer dont le dessin suit toujours un plan précis. Ceci est vrai non seulement pour Melencolia §I mais aussi pour trois autres de ses gravures : Adam et Eve ; Le Chevalier, la Mort et le Diable et Saint Jérôme dans sa cellule. Ensembles, elles constituent une tétralogie fondée sur l’ancienne théorie des quatre humeurs comme l’atteste le titre inscrit par son auteur sur les ailes déployées du petit dragon volant : Melencolia §I, attribuée à Saturne parce que cet astre était alors considéré comme la première et la plus haute des planètes. L’anagramme de Melencolia, limen caelo, ou « porte vers le ciel », est l’image que l’on retrouve sur le blason familial de Dürer.

Alors j’ai tiré des traits, une échelle s’est dressée sur le corps du personnage principal, parallèle à celle contre le mur ; l’ange, qui est bien en train de lire le phylactère, a son regard pointant sur le O ; j’ai trouvé des contours de cercles de rayon identique à celui de la sphère, délimitant ainsi des régions d’importance, le visage de l’ange, sa main qui tient le compas, le visage du putto, le cœur de la pierre, le soleil ; j’ai articulé le carré pour qu’il devienne carrés longs. L’ensemble des symboles, ceux de la pierre, des outils, les références aux nombres, la présence d’un astre, les mystères font, pour moi, de cette gravure une hypostase d’un tableau de loge. Cela a enchanté ma rêverie, ma recherche m’a donné un peu plus d’intimité avec l’ange avec qui je me suis mise à dialoguer, il me dit : tu vois le dragon là-bas, il ricane dans la lumière, il croit que ma mélancolie est de n’avoir pu réaliser plus de beauté, de n’être que ce dont je suis capable, de n’être pas un ravissant et studieux putto, de n’être qu’un rêveur qui ne sait même pas guérir.

Mais non, lui dis-je, le dragon n’est qu’une chauve-souris, il nomme seulement ce que tu ressens, il ne sait pas ce qu’il en est. C’est vrai, poursuivit l’ange, dans le fond, pourquoi écouter le ciel, ici tout peut être sagesse, force et beauté. J’étais avec l’ange qui avait fait une pause dans son travail.

Le regard au loin qui regardait sans voir, il n'était pas dans la vacuité, il vivait charnellement le temps présent qu’il avait saisi. Peu à peu, je devenais lui, mon âme-frère, j’étais au pays des enchantements, le temps s’est arrêté et j’ai vu la mer.

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19 mars 2013 2 19 /03 /mars /2013 07:42

 

- Voici un fou ! - Mais, comment le reconnaissez-vous ? – On le reconnaît pour tel parce qu’il se déplace en diagonale sur l’échiquier !

 

On appelle diagonale le segment de droite qui joint les sommets non consécutifs d’un polygone. 

A partir de cette définition, la diagonale s’offre à notre réflexion sous deux aspects paradoxaux : premièrement, cette droite partage, sépare et divise, comme son nom l’indique  avec son préfixe « dia » que l’on retrouve dans diabolique, deuxièmement, elle joint ce qui est opposé. La diagonale, cet espace intermédiaire, permet de passer d'un point à un autre, d'une situation à une autre, enfin d'un état à un autre, c'est la passerelle qui relie les choses entre elles

Dans une vision dualiste de l’antagonisme des contraires, la diagonale,  serait comme un pavé mosaïque. La Franc-maçonnerie semble avoir admis l’influence gnostique qui affirme, au plan exotérique, que le bien s’oppose au mal, reprenant la séparation tirée à l’excès par Zoroastre, le mazdéisme et le manichéisme pour lesquels tout ce qui n’est pas le bien est négatif. Le Diable, du latin  diabolus, du grec Διάβολος, signifie « diviser» ou « séparer », il est l'esprit du mal. La même idée est exprimée différemment dès l’aube de la franc-maçonnerie française. Dès 1749 en effet, « Le Nouveau Catéchisme » de Travenol dit, à la question que venez-vous faire en franc-maçonnerie : On y creuse des cachots pour le vice et on y élève des temples à la vertu. Aujourd’hui encore on entend ce genre de réponses dualistes dans les rituels.

Le dualisme sépare par un cloisonnement moral qui, trop souvent, est enseigné dans le catéchisme de formation des jeunes, leur laissant croire que le franc-maçon serait, évidemment, du côté exclusif du positif, du bien, de la pureté, de la lumière, saint parmi les saints. Cette démarche  est à l’opposé de la quête initiatique et fraternelle qui rassemble ce qui est épars.

Dans une vision duale de la complémentarité des contraires et de leur coïncidence dans l’unité, la diagonale serait le troisième terme, médian et transcendant, elle serait comme un delta lumineux. C’est l’enseignement majeur de la symbolique de tout le décor de la loge, fondement de la formation de l’apprenti. Elle est manifestée dans le ternaire qui est constitué par un principe premier dont dérivent 2 termes complémentaires, non duels mais duals. Car là même où l'opposition est dans les apparences et a sa raison d'être à un certain niveau ou dans un certain domaine, le complémentaire répond toujours à un point de vue plus profond, donc plus conforme à la nature réelle de ce dont il s'agit. C’est ce que dit le Zohar, le livre de la Splendeur de la Kabbale : Trois sortent d’Un. Un est dans Trois. Un est au milieu de Deux et Deux embrasse celui du milieu et celui du milieu embrasse le monde. Une illustration en est donné par la diagonale qui traverse le cercle, le divisant en deux, évoquant le ternaire alchimique du Sel, du Soufre et du Mercure qui expriment ensemble le véritable équilibre. C’est à cet équilibre que le profane doit tendre afin de se régénérer, équilibre indispensable au processus alchimique de formation de la pierre philosophale trouvée dans le cabinet de réflexion. Le sel, l’agent équilibrant le Soufre, l’énergie expansive, principe actif masculin et le Mercure, l’énergie attractive, principe passif féminin, a pour symbole, justement, le cercle divisé en deux par une diagonale, image parfaite de l’équilibre. 

 

Parce qu’elle divise et joint en même temps, la diagonale recouvre la même portée allégorique que le mot « schibboleth ». Évoquer l’un, c’est évoquer l’autre, nous le verrons dans une première partie. Parce qu’elle a des propriétés géométriques particulières, la diagonale fut glorifiée et tenue longtemps pour un secret initiatique, tant par les opératifs que par les premiers spéculatifs ; ce secret est dissimulé dans la pierre cubique à pointe, nous le verrons dans une seconde partie ; ce secret est aussi celui des mesures conduisant au nombre d’or, nous le verrons dans une troisième partie.

- 1- La diagonale et le Schibboleth

Un schibboleth (prononcé en chuintant) est une phrase ou un mot qui ne peut être utilisé ou formulé correctement que par les membres d'un groupe. Le mot "schibboleth" a été adopté pour parler d'un trait linguistique qui permet de différencier des locuteurs. Autrement dit, un schibboleth représente un signe de reconnaissance verbal, un mot de passe, de passage. Comme la diagonale, ce mot partage, sépare, et divise ; d’un côté ceux qui possèdent la bonne orthoépie, la bonne prononciation, de l’autre ceux qui ne l’ont pas.

Le schibboleth apparaît dans le Livre des Juges 12:4-6. Lorsque Jephté, chef des hommes de Galaad, eut défait les Éphraïmites et pris les gués du Jourdain, de nombreux fugitifs voulurent traverser le fleuve. « Quand un fuyard d'Éphraïm disait : « Laissez-moi passer », les gens de Galaad demandaient : « Es-tu éphraïmite ? » S'il répondait « Non », alors ils lui disaient : « Eh bien, dis schibboleth !» Mais comme il prononçait sibboleth, ne pouvant exprimer correctement le chuintement de la première lettre de ce mot, les hébreux le tuaient sur-le-champ. Pris au sens symbolique, le meurtre de l’Ephraïmite au passage du fleuve est également celui de l’étranger qui est en soi-même pour, à l’occasion du changement de rive, acquérir la plénitude de son être intérieur. Cette lutte contre la mauvaise partie de soi dont il faut se débarrasser trouve aussi un écho dans l’islam ésotérique soufi, où c’est le véritable sens de Djihad (guerre sainte).

Dans le récit biblique, la traversée est interdite à ceux qui ne savent pas prononcer avec justesse le mot de passe. La forme de la lettre initiale à prononcer, le shin ש, dessine l’accueil par l’ouverture de ce qui vient d’en haut pour féconder spirituellement l’être, cette même lettre commençant aussi le nom divin Shaddaï. Utiliser la prononciation sifflante, c’est se servir de la lettre Samekh ס dont la forme montre la fermeture et l’incapacité de recevoir la spiritualité.

 

Cependant,  Jephté signifie : « il ouvrira », « il libérera » ou « Dieu libère ». Dans une vision ésotérique, Jephté est celui qui libère l’homme du joug du matérialisme exclusif en le faisant accéder à l’autre rive, au monde spirituel, à condition qu’il prononce le juste mot.

Ainsi, comme la diagonale, Schibboleth joint également.

Dans une perspective initiatique, hermétique ou alchimique, les deux rives d’un fleuve représentent les mondes matériel et spirituel. Ils sont séparés mais forment un tout. Passer la rivière, faire l’effort d’aller de l’autre côté, signifie dans le domaine initiatique accéder au monde spirituel au péril de sa vie. C’est l’épreuve purificatrice de l’eau dont la réussite ouvre le passage vers un autre état d’être. L’épreuve de l’eau imaginalise le déluge contemporain des images et des paroles, qui ne permettent plus vraiment de se retrouver en soi et qui submergent l'homme de rumeurs et d'informations à l'infini, noyant l'accès au livre, à la lecture, à l'interprétation, rendant difficile l'imagination créatrice qui ouvre à ce que la philosophie nomme "transcendance".

 

Dans la Bible, le mot schibboleth signifie « épi », « branche » ou encore « flot », « torrent ». Michel de Saint-Gall dans son  Dictionnaire des Hébraïsmes dans le Rite Ecossais Ancien et Accepté précise que Schibboleth a une double signification : épi de blé et courant d’une rivière. De la même manière, le Dictionnaire de la Bible d’André-Marie Gérard donne la traduction suivante : fleuve ou épi. Certains rituels et catéchismes maçonniques proposent une interprétation de la traduction de schibboleth, le mot de passe du compagnon, en déclinant les termes de la pluralité, nombreux comme les épis de blé, marquant ainsi une véritable intégration dans le cercle des initiés, comparant le franc-maçon au grain sur l’épi.

Cette évocation du blé est aussi une indication du processus initiatique qui recouvre la loi universelle de la granulation : il faut qu'un grain de blé soit mis en terre, qu'il y pourrisse, qu'il cesse d'être un grain de blé pour qu'un nouvel épi jaillisse du germe infime né de la pourriture même de ce grain. L’iconographie maçonnique représente souvent un épi de blé au bord d’un cours d’eau pour évoquer cette symbolique.

- 2- La diagonale et la pierre cubique à pointe

 La diagonale est le fondement d’une méthode simple pour tirer l’élévation d’un plan, secret technique des Maîtres Architectes : la dimension du côté d’un carré est la diagonale d’un carré dont la surface est la moitié du carré d’origine ; ainsi se dresse le pinacle, chaque palier étant égal à la moitié du précédent.

diaDepuis, ce secret, a bien sûr été découvert et révélé. C’est ce qu’a fait l’architecte Villard de Honnecourt, puisqu’on trouve deux dessins à ce sujet sur la planche 38 de son fameux carnet : l’un de ces dessins a pour commentaire :

. Par ce moyen on fait un cloître égal à son préau c’est-à-dire que la surface du carré central est égale à la surface du couloir qui l’entoure.

. Par ce moyen on fait une pierre pour que les deux moitiés soient pareilles, c’est-à-dire, car il n’est pas question de couper une pierre en deux, par ce moyen, comment diviser un carré pour en obtenir un autre qui soit égal à sa moitié.

 

Ce secret est dissimulé dans la forme de la   bavette  du tablier de l’apprenti et dans celle de la pierre cubique à pointe, moyens mnémotechniques d’un tel tracé.dia2

La pierre cubique à pointe ne se rencontre qu’au Rite Écossais Ancien et Accepté et au Rite Français. La plupart des autres Rites, les Rites anglo-saxons entre autres, l’ignorent totalement.

Les tableaux de Loge du XVIIIe siècle représentent clairement que tout itinéraire initiatique correspond à la transformation de la pierre brute en pierre cubique à pointe. Cette image de l’ascension vers la Transcendance correspond aussi à la recherche de la pierre philosophale.

Justifiant que cette pierre soit un des bijoux immobiles, Jules Boucher nous en explique sa valeur propédeutique: La Pierre placée sous la hache pour indiquer son caractère sacré, reste « cubique » bien que surmontée d’une pyramide qui la protège de l’Eau, comme la hache la protège du Feu (de la foudre). Cette Pierre représente l’idéal maçonnique qu’il faut sans cesse défendre contre l’Eau et le Feu ; la première représentant les forces dissolvantes, le second les forces par trop « sublimisantes ». Le Maçon doit se tenir dans un « juste milieu » avec sûreté et rectitude.

Sur le tapis de loge du grade de compagnon, une hache est plantée sur la pierre cubique à pointe. La Pierre est placée sub ascia, sous la hache, pour indiquer son caractère sacré dit Jules Boucher. En alchimie,de nombreux ouvrages livrent le sens du symbole de la hache qui est le même que celui de l’épée, du poignard ou du marteau. Ces armes blanches désignent les larmes blanches du sel blanc (petites gouttes) qui hache la matière. La pierre cubique à pointe devient, par cette interprétation, l’indication pour le compagnon d’entrer dans la voie de l’alchimie.

dia4Le sommet de la pierre cubique à pointe est assimilable à un omphalos, une représentation visible et concrète du centre du monde, point de rencontre du manifestédia5 et du non-manifesté.

La pointe inversée, à l’intérieur, du pyramidion, indique le centre de la pierre. Un des secret des constructeurs serait de rectifier la Pierre pour essayer d’en faire un «diamant», jusqu’à en trouver le Centre. Ce Centre qui, sous une autre formulation et par simple antimétabole du langage codé des alchimistes, est peut-être ce que la symbolique appelle « la Pierre Cachée », indiquant qu’en réalité la quête consiste à rechercher « ce qui est caché dans la pierre ».  

 

-3-  La diagonale et le nombre d’or

Dans le rectangle de dimension 1 sur 2, appelé double carré, ou encore carré de l’apprenti ou carré d’argent, la valeur de la diagonale, √5, est la base des tracés harmonisés par le nombre d’or. Ce nombre d’or, qui vaut [(1 + √5) / 2], est la proportion qui n’existe que dans la mise en relation de la dimension de deux éléments ayant un rapport d’harmonie entre eux. Son calcul se fait par la diagonalisation des extrêmes et des moyens (a/b = (a+b)/a).

A partir de ce double carré, de nature  solaire, et de sa diagonale se construit le carré long, appelé rectangle d’or, de nature lunaire. Le carré lunaire est un carré de gestation de passage qui permet de tracer, entre autres, la spirale ; c’est un carré matrice.

Si le rectangle d’argent de dimension 1 sur 2, image du lieu de culte, formalise la communion des hommes avec le Divin, le rectangle d’or, carré long de proportion dorée, illustre une autre notion, celle de la fraternité des hommes entre eux.

Si on prend un rectangle d'or et qu'on lui retire un carré construit sur son petit côté, on obtient un autre dia6rectangle d'or plus petit mais de même proportion, duquel on pourra, encore, détacher un carré pour obtenir un autre rectangle d'or et ainsi de suite à l’infini. De même, si on ajoute à un rectangle d'or un carré construit sur le plus grand côté, on obtient un nouveau rectangle, plus grand et respectant à son tour les mêmes proportions. 

Par analogie, les frères et sœurs,  passés à l'Orient Eternel, sont les carrés qui se détachent ; les nouveaux compagnons, avec la taille de leur pierre cubique (carré), s’incorporent à un rectangle doré pour former un nouveau rectangle doré plus grand.

 

Dans un triangle rectangle, le carré de l’hypoténuse,  on pourrait dire le carré de la diagonale, est égal à la somme des carrés des deux autres côtés. Ce théorème de Pythagore est inscrit, sous formedia7 géométrique, entre les deux personnages principaux du frontispice de la première édition des Constitutions d’Anderson de 1722. On en retrouve la symbolique dans l’équerre du bijou porté par le Vénérable maître, témoignant, pour la diagonale, de son importance centrale dans la pensée maçonnique.

 

 

 

 

 

-  Au fait, votre fou n’est pas le seul à se déplacer en diagonale ! Il aurait pu être un pion ou la reine ; mais s’il est un fou, il est vrai qu’il ne pourra se déplacer qu’en diagonale.

 

 

Sources : Vocabulaire du compagnon franc-maçon, Solange Sudarskis, Editions de La Hutte, 2012

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29 mai 2012 2 29 /05 /mai /2012 08:21

Dans ma jeunesse, alors que je lisais La 25ème heure de Giurgiu, mon père s’approcha de moi et, remarquant l’ouvrage, me le prit des mains, le jeta me disant : je ne veux pas de cette littérature chez moi. Victime de l’exaction du nazisme pendant la dernière guerre, on peut comprendre sa réaction, Giurgiu étant considéré comme un écrivain pro-nazi.

Mais ce geste pose le problème de la considération de l’œuvre d’un auteur dont la réputation sulfureuse entache son génie.

Ne faut-il honorer que des auteurs qui sont irréprochables ? La littérature peut-elle accepter d’odieux voisinages mêlant traîtres, bourreaux et leurs victimes ? Les faits accablants de la vie des artistes condamnent-ils en même temps leurs œuvres ? Juger les livres et seulement eux, là est un problème de censure qui fait polémique. En éditant cette année Drieu de La rochelle, dans sa collection de la Pléiade, Gallimard se défend d’être le Panthéon où Jaurès et Moulin auraient eu à le côtoyer mais contre les lanceurs d’anathèmes brandissant les pièces à charge du procès de cet auteur, l’éditeur s’explique : Comme toutes les œuvres importantes, celle de Drieu appartient à la fois à son temps et au notre… elle ne relève pas pour nous du témoignage historique mais de la littérature vivante. A condition de ne pas ployer sous le poids du mythe romantique et vénéneux, il ne s’agit pas, comme l’invite l’éditeur, de dissocier l’esthétique de l’idéologie, ni de laisser l’une éclipser l’autre. A la fin de la guerre, Drieu la Rochelle se suicide. Il restera, cependant, présent dans l’esprit de son ami d’adolescence Aragon et Malraux, devenu ministre de la culture sous De Gaulle, continuera à faire publier ses écrits comme un pardon posthume.

De même, chez Gallimard, ce furent les cas de Louis Ferdinand Céline et de Paul Morand ; la postérité a sa part de subjectivité et d’arbitraire surtout lorsqu’il s’agit d’histoire littéraire. Le prestige de la collection étant ce qu’il est, les lecteurs la considèrent comme faisant naturellement partie du patrimoine national ; à ce titre, ils s’expriment sur ses choix au même titre qu’un bien collectif. Ils exercent deux opinions qui peuvent être contradictoires, l’une politique, l’autre littéraire. On s’en doute, l’enjeu est plus directement politique lorsqu’il est question des engagements de Pierre Drieu de la Rochelle : fasciste, antisémite, antirépublicain, xénophobe, favorable à une fédération européenne sous hégémonie allemande nazie.

Mais, comme l’écrit Pierre Assouline, écrivain et chroniqueur au Monde des livres : ayant découvert Drieu à 20 ans,  je n'ai jamais renié l'empreinte de "ce charme quand même" qui est avant tout, au-delà d'une biographie prétendument sulfureuse et de la dimension tragique de sa personnalité, une écriture, un ton, une manière de faire sonner la langue.

La littérature engagée, c’est l’écriture avec une encre qui est du sang quand l’artiste est aussi un militant, la parole littéraire devenant une arme capable de transgresser toutes les censures. En entendant l’engagement comme une prise de parti active, par des actes ou des paroles, à la vie sociale, politique, intellectuelle ou religieuse de son temps, la littérature engagée se définit donc comme une littérature de circonstance face aux mœurs d’un temps et d’une géopolitique donnés. La littérature engagée suscite ainsi un questionnement autant d'ordre politique que d'ordre poétique. " Je tiens Flaubert et Goncourt pour responsables de la répression qui suivit la Commune parce qu'ils n'ont pas écrit une ligne pour l'empêcher " disait Sartre.

Face à ce qui apparaît souvent comme une nuit noire de l'intelligence et de la morale, la légendaire "clarté française" s'était réfugiée dans la première moitié du XXe siècle dans les écrits de la droite littéraire, ouvrant ce paradoxe chez de nombreux amateurs de littérature : une admiration inentamée pour leur style, ce mordant fait d'un alliage de légèreté et de vivacité, mais qui est toujours allée de pair avec une juste aversion pour leur imprégnation fasciste que les générations futures oublieront pour ne retenir que leur plume.

Paul Morand, Louis-Ferdinand Céline, Drieu la Rochelle, Jacques Chardonne sont les écrivains qui ont collaboré pendant l’occupation de la France par l’Allemagne nazie, tous publiés sur papier bible dans la collection La Pléiade.

Paul Morand, mysogine et homophobe, collaborateur mais plus Maréchaliste que nazi sera pourtant élu en 1968 à l’Académie française.

Jacques Chardonne fut plus engagé dans la collaboration avec l’Allemagne nazie. Il a écrit notamment « les SS usent convenablement de leur pouvoir absolu et la population ne s’en plaint pas »! C’était l’un des écrivains favoris de François Mitterand.

 

Un sort semblable a été fait à François Marie Arouet alias Voltaire ; une amnésie générale le glorifie aujourd’hui, particulièrement chez les francs-maçons, oubliant ou ignorant sa part obscure.

 

Parce que les idées des encyclopédistes étaient des idées de liberté et d'égalité universelle, on a pu encenser Voltaire qui y participa. Et pourtant quel paradoxal personnage ! Je me permets cette épithète en le justifiant par les positions personnelles de Voltaire que l’on découvre dans ses écrits et les éléments historiques de sa vie qui ne sont pas moins irréprochables que ceux que je viens d’évoquer.

Au rebours d’idées reçues, le mépris et la haine pouvaient être les ressorts de cette personnalité, très humaine au demeurant selon l’historiographie universitaire quasi-unanime : sa vie est émaillée d’utilisation récurrente de lettres de cachet visant de simples jeunes auteurs qui n’ont le défaut que de ne pas partager son autosatisfaction, d’intrigues pour faire condamner Rousseau à mort par la République de Genève, d’exhortation à Catherine II pour faire massacrer en grand nombre les Turcs, lui soumettant même avec insistance une arme de son imagination, d’utilisation satisfaite d’une main-d’œuvre serve pour son approvisionnement en sucre de canne (au moment où sort son Candide contenant la charge que l’on sait contre l’esclavage), de mépris des noirs, des Huguenots, des catholiques, des juifs.

Voltaire apparaît comme adepte de la pensée unique ; son intolérance est remarquée par le philosophe Gusdorf : « les invectives de Voltaire sont l’expression d’un fanatisme et d’une intolérance pires que ceux qu’il reproche à ses adversaires ». Les propos blessants de Frédéric II roi de Prusse, qui fut pourtant son mécène, soulignent la personnalité de Voltaire : « Vous me demander ce que c’est que le procès de Voltaire avec un juif  [Abraham Hischell] ?  C’est l’affaire d’un fripon qui veut tromper un filou. Il n’en n’aura pas moins d’esprit mais son caractère en sera plus méprisé que jamais ». Ce roi l’accusera  et je cite : « de méchancetés et friponneries, de satires et de calomnies ». L’âpreté de Voltaire au gain, l’acharnement qu’il mettait à la poursuite un juif pour éviter, lui si riche, la perte de quelques écus, fournissait à ses ennemis comme au roi de Prusse, les accusations déjà vieilles de lésine et d’habitudes serrées. Des libelles de 1738 le prétendent, « déshonoré dans la société civile par ses lâches impostures, par ses fourberies, par ses honteuses bassesses, par ses vols publics et particuliers ». La rancœur des dévots de l’époque que Voltaire combattait suffit-elle pour ne pas croire à ce portrait ?

Chateaubriand dans Génie du Christianisme conclut que : Voltaire ayant soutenu éternellement le pour et le contre, et varié sans cesse dans ses sentiments, son opinion en morale, en philosophie et en religion, doit être comptée pour peu de chose.

 

Alors ?

Que Voltaire n'aimât pas les religions monothéistes et qu’il en en dénonçât leurs intolérances, soit, cela convient aux libres penseurs. Mais on ne peut ignorer que Voltaire se montra antisémite, raciste et esclavagiste ; pour preuve les quelques extraits de textes que je retiens donneront une idée de la violence et de la conviction de ses propos.

 

Voltaire antisémite écrit dans l'article « Tolérance » du Dictionnaire philosophique : « C'est à regret que je parle des Juifs : cette nation est, à bien des égards, la plus détestable qui ait jamais souillé la terre. D’ailleurs sa haine de la nature humaine est nourrie de celle du christianisme dont les juifs sont les coupables précurseurs : Voltaire suggère comme « juste [...] que la terre soit purgée de cette race » et fait dire à Memmius dans ses Lettres de Memmius à Cicéron que les juifs ont vocation à être « assassins et assassinés à leur tour ».

Des considérations du même calibre émaillent l'ouvrage par centaines. Celles qui sont livrées ici sont extraites de l'édition de 1805 (Imprimerie Didot).

Voilà ce qu'il a écrit dans son livre Essai sur les Mœurs à propos des juifs :

 (Tome 1, page 158-159): " "Si nous lisions l'histoire des Juifs écrite par un auteur d'une autre nation, nous aurions peine à croire qu'il y ait eu en effet un peuple fugitif d'Egypte qui soit venu par ordre exprès de Dieu immoler sept ou huit petites nations qu'il ne connaissait pas ; égorger sans miséricorde les femmes, les vieillards et les enfants à la mamelle, et ne réserver que les petites filles ; que ce peuple saint ait été puni de son Dieu quand il avait été assez criminel pour épargner un seul homme dévoué à l'anathème. Nous ne croirions pas qu'un peuple si abominable (les Juifs) eut pu exister sur la terre. Mais comme cette nation elle-même nous rapporte tous ses faits dans ses livres saints, il faut la croire."

(Tome 1, page 186) : "Toujours superstitieuse, toujours avide du bien d'autrui, toujours barbare, rampante dans le malheur, et insolente dans la prospérité, voilà ce que furent les Juifs aux yeux des Grecs et des Romains qui purent lire leurs livres.   

 (Tome 1, page 226) : " N'est-il pas clair (humainement parlant, en ne considérant que les causes secondes) que si les Juifs, qui espéraient la conquête du monde, ont été presque toujours asservis, ce fut leur faute ? …" Lorsque, vers la fin du quinzième siècle, on voulut rechercher la source de la misère espagnole, on trouva que les Juifs avaient attiré à eux tout l'argent du pays par le commerce et par l'usure. On comptait en Espagne plus de cent cinquante mille hommes de cette nation étrangère si odieuse et si nécessaire. (...)

(Tome 2, page 83) : On ne voit au contraire, dans toutes les annales du peuple hébreu, aucune action généreuse. Ils ne connaissent ni l'hospitalité, ni la libéralité, ni la clémence. Leur souverain bonheur est d'exercer l'usure avec les étrangers ; et cet esprit d'usure, principe de toute lâcheté, est tellement enracinée dans leurs cœurs, que c'est l'objet continuel des figures qu'ils emploient dans l'espèce d'éloquence qui leur est propre… Ils sont ennemis du genre humain. Nulle politesse, nulle science, nul art perfectionné dans aucun temps, chez cette nation atroce."                                                                                                                              

L'obsession antisémite de Voltaire ne s'endort jamais.  Dans son Dictionnaire philosophique (1769), il revient régulièrement sur la question des Juifs, même quand il n'existe aucun lien avec la philosophie ou avec le titre de l'article.

Article "Anthropophage" :
"Pourquoi les Juifs n’auraient-ils pas été anthropophages ? C’eût été la seule chose qui eût manqué au peuple de Dieu pour être le plus abominable peuple de la terre."
Article «Job» :
"Leur profession fut le brigandage et le courtage ; ils ne furent écrivains que par hasard."
Article «Tolérance» :
"Le peuple juif était, je l’avoue, un peuple bien barbare. Il égorgeait sans pitié tous les habitants d’un malheureux petit pays sur lequel il n’avait pas plus de droit qu’il n’en a sur Paris et sur Londres."  

Et de rajouter heureusement : « Il ne faut pourtant pas les brûler » !   

                                        

-                     Voltaire est ouvertement raciste. On peut lire dans son ouvrage « Des différentes races d'hommes » : (Tome 1, pages 6 à 8) : Ce qui est plus intéressant pour nous, c'est la différence sensible des espèces d'hommes qui peuplent les quatre parties connues de notre monde. Il n'est permis qu'à un aveugle de douter que les blancs, les nègres, les Albinos, les Hottentots, les Lappons, les Chinois, les Américains soient des races entièrement différentes.

Parlant des noirs : leurs yeux ronds, leur nez épaté, leurs lèvres toujours grosses, leurs oreilles différemment figurées, la laine de leur tête, la mesure même de leur intelligence, mettent entre eux et les autres espèces d'hommes des différences prodigieuses. Et ce qui démontre qu'ils ne doivent point cette différence à leur climat, c'est que des nègres et des négresses transportés dans les pays les plus froids y produisent toujours des animaux de leur espèce, et que les mulâtres ne sont qu'une race bâtarde d'un noir et d'une blanche, ou d'un blanc et d'une noire.

Pour Voltaire, les Albinos sont, à la vérité, une nation très petite et très rare ; ils habitent au milieu de l'Afrique : leur faiblesse ne leur permet guère de s'écarter des cavernes où ils demeurent ; Cependant les Nègres en attrapent quelquefois, et nous les achetons d'eux par curiosité. Prétendre que ce sont des Nègres nains, dont une espèce de lèpre a blanchi la peau, c'est comme si l'on disait que les noirs eux-mêmes sont des blancs que la lèpre a noircis. Un Albinos ne ressemble pas plus à un Nègre de Guinée qu'à un Anglais ou à un Espagnol. Leur blancheur n'est pas la nôtre : rien d'incarnat, nul mélange de blanc et de brun ; c'est une couleur de linge ou plutôt de cire blanchie ; leurs cheveux, leurs sourcils, sont de la plus belle et de la plus douce soie ; leurs yeux ne ressemblent en rien à ceux des autres hommes, mais ils approchent beaucoup des yeux de perdrix. Ils ressemblent aux Lapons par la taille, à aucune nation par la tête, puisqu'ils ont une autre chevelure, d'autres yeux, d'autres oreilles; et ils n'ont d'homme que la stature du corps, avec la faculté de la parole et de la pensée dans un degré très éloigné du nôtre. Tels sont ceux que j'ai vus et examinés. "

A propos des tziganes, il écrit : (Tome 5, page 83-84) : " Il y avait alors une petite nation, aussi vagabonde, aussi méprisée que les Juifs, adonnée à une autre espèce de rapine ; c'était un ramas de gens inconnus, qu'on nommait Bohèmes en France, et ailleurs Egyptiens, Giptes ou Gipsis, ou Syriens (...). Cette race a commencé à disparaître de la face de la terre depuis que, dans nos derniers temps, les hommes ont été désinfatués des sortilèges, des talismans, des prédictions et des possessions."

 

-                     Voltaire esclavagiste : Trop de naïfs sont persuadés que Voltaire était anti-esclavagiste parce qu’on fait lire aux lycéens sa compassion pour l'esclave du Surinam. Notre philosophe est un bel hypocrite : il a en effet spéculé, en association avec les armateurs nantais et avec la compagnie des Indes, dans les opérations de traite des esclaves (par exemple dans l'armement du bateau négrier Le Congo). Dans la citation ci-après, plus sincère, il défend ses intérêts.
(tome 8, page 187) : " Nous n'achetons des esclaves domestiques que chez les Nègres ; on nous reproche ce commerce. Un peuple qui trafique de ses enfants est encore plus condamnable que l'acheteur.  Ce négoce démontre notre supériorité ; celui qui se donne un maître était né pour en avoir."

 

Pour résumer le portrait de Voltaire en voici un jugement du journaliste Sabatier de Castres, son contemporain :

de grands talents et l’abus de ces talents portés aux derniers excès ; des traits dignes d’admiration, une licence monstrueuse ; des lumières capables d’honorer son siècle, des travers qui en sont la honte ; des sentiments qui ennoblissent l’humanité, des faiblesses qui la dégradent ; tous les charmes de l’esprit, et toutes les petitesses des passions ; l’imagination la plus brillante, le langage le plus cynique et le plus révoltant ; de la philosophie et de l’absurdité ; la variété de l’érudition et les bévues de l’ignorance ; une poésie riche et des plagiats manifestes ; de beaux ouvrages et des productions odieuses ; de la hardiesse et une basse adulation ; des hommages à la religion et des blasphèmes ; des leçons de vertu et l’apologie du vice ; des anathèmes contre l’envie et l’envie avec ses accès ; des protestations de zèle pour la vérité et tous les artifices de la mauvaise foi ; l’enthousiasme de la tolérance et les emportements de la persécution : telles sont les étonnantes contrariétés qui, dans un siècle poins inconséquent que le notre , décideront du rang que cet homme unique doit occuper dans l’ordre des talents et dans celui de la société.

 

La franc-maçonnerie a souvent honoré Voltaire, c'est pour le moins une occultation qui porte ambigüité !


 

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12 avril 2012 4 12 /04 /avril /2012 12:07

généalogie

 

 

En Méditerranée, en ces temps-là, le destin était le résultat d’un passé que seuls les dieux maîtrisaient. Le tragique s’accomplissait chaque fois aux yeux d’un dieu spectateur et lointain, qui assiste à l’égarement du mortel qui s’est fourvoyé dans le piège que le dieu lui-même a machiné. Avant de naître, l’humain est déjà victime et jouet des dieux de l’Olympe. Ainsi, les hommes ne sont pas maîtres de leur vie : leur chemin serait tout tracé, et dépendrait en tout cas du bon vouloir de dieux qui s’amusent de leur impuissance.

 Et pourtant ces dieux ressemblaient fort à des hommes ordinaires : ils étaient orgueilleux, avides, paresseux, gourmands, menteurs, mesquins, rancuniers, jaloux, frivoles, capricieux, violents.

 

En voici une histoire, toute petite illustration de ces temps-là.

 

Cela commence dans l’Olympe. Aphrodite mariée avec l’affreux Héphaïstos le trompe avec Arès le dieu de la guerre. Trahison classique de la fidélité. Hélios, celui qui voit et entend toutes choses comme l’appelle Homère, le fait savoir au mari bafoué. Trahison par délation. Héphaistos prévenu s'empresse de tisser un filet invisible et indéchirable qu'il jette sur le lit des amants afin que tout l'Olympe puisse admirer le comique de la situation. Aphrodite jure de se venger de l’indiscret Hélios, dirigeant son courroux sur sa descendance, à savoir sur Pasiphaé la fille qu’il a avec une princesse de Crète et sur ses petites-filles Ariane et Phèdre. Le drame va pouvoir commencer.

De son côté Poséidon batifole avec Libye dont il a un fils, Agénor, qui devient le roi de Tyr. De son union avec Téléphassa naît une splendide fille, au large visage et grands yeux, traduction grecque de son nom : Europe. Emerveillé par sa beauté  et pour échapper à sa femme Héra, Zeus prend la forme d’un taureau blanc, Ille pater rectorque deum
Induitur faciem tauri ora.
Ce sont Les Métamorphoses d'Ovide, dans son Livre II (vers 847à 867) qui racontent : Lui, le père et le maître des dieux, prend l'apparence d'un taureau ; mêlé au jeune troupeau, il mugit et de sa belle allure, il foule l'herbe tendre. C'est qu'en effet, sa couleur est celle de la neige (...) De son cou, les muscles sont saillants, (...) jusqu'à ses épaules pend son fanon ; ses cornes sont petites (...) Sur son front, aucune menace et rien à redouter dans ses yeux ; la paix resplendit sur sa face. La fille d'Agénor s'étonne de voir un animal si beau et si peu enclin aux combats ; mais en dépit de sa douceur, elle craint d'abord de le toucher. Bientôt elle s'approche de l'animal et offre des fleurs à sa bouche d'une blancheur éclatante. Séduite Europe se laisse enlever d’Attique, traverse la mer et est cachée sur l’île de Crète. Après avoir repris forme humaine, Zeus s’unit à elle. Trahison par le leurre. On connaît la suite, naîtront trois fils, Sarpédon, Rhadamante et Minos que Zeus confie à Astérios le roi de la Crète pour qu’il les élève comme fils adoptifs tout en mariant son amante Europe avec le roi de Crète.

Minos 1er devenu roi à son tour aura un fils Lycaste qui donne naissance à celui qui devient le roi Minos 2nd. A noter que les deux rois Minos sont souvent confondus en un seul personnage. Le destin va se nouer, le pseudo-Appollodore nous le raconte : le trône de Crète était disputé entre les trois frères, Rhadamanthe, Sarpédon et Minos. Ce dernier en appela à Poséidon, lui demandant de lui envoyer un signe qui le ferait reconnaître comme l’héritier de la couronne. Un taureau magnifique sortit de la mer, que Minos promit de sacrifier aux prochaines fêtes. Mais le roi n’accomplit pas sa promesse. Admirant la rare beauté de l’animal, il met le taureau blanc dans son cheptel et en sacrifie un autre. Trahison de la promesse. Minos obtint assez rapidement le contrôle des mers autour de son île mais Poséidon, irrité de ce qu'il n'avait pas honoré sa parole, avec l’aide d’Aphrodite qui voulait se venger d’Hélios, fit naître en Pasiphaé (sa fille), femme de Minos, une passion pour l’animal.

Devenue folle amoureuse du taureau, tourmentée dans sa chair, désirant assouvir cette passion contre nature, elle demanda conseil à Dédale, l’architecte du roi, qui avait été exilé d'Athènes pour meurtre. Sculpteur et architecte de génie célébré dans toute la Grèce, Dédale brillait d'un talent inégalé en Grèce jusqu'au jour où il prend parmi ses élèves le fils de Perdix, sa sœur, le jeune Talos. L'atelier croulant sous les commandes, l'apprenti, habile de ses mains, avide de progresser dans son art, n'est pas de trop. Un jour, en observant une mâchoire de serpent, Talos a la lumineuse idée d'inventer le compas et la scie. Devant une telle démonstration de génie, Dédale a l'insupportable pressentiment que son élève le dépassera bientôt. Sous prétexte d'une promenade nocturne, il s'en débarrasse en le précipitant du haut de l'Acropole. Trahison par la jalousie. La déesse Athéna, sensible au talent du jeune homme, intervient avant qu'il ne s'écrase et le transforme en oiseau. Effrayé par l'horreur de son crime, Dédale quitte Athènes pour la Crète où il est accueilli par Minos.

Ainsi, sollicité par Pasiphaé, il met au point un système qui permettra à la reine de s’accoupler sans danger avec le taureau : il élabore une génisse en bois, recouverte de la peau d’un animal fraîchement abattu. A l’intérieur, il aménage un endroit où la reine pourra s’installer confortablement dans l’attente de l’événement qui allait la satisfaire. Par la suite, Dédale fait monter le leurre sur un chariot et transporte l’appât auprès de l’animal. La reproduction était si bien faite que le taureau s’y laissa prendre, et l’accouplement eu lieu. Trahison par le leurre comme Zeus avec Europe.

Pasiphaé donna ainsi naissance à Astérios  (ou Astérion), qu'on appelle le Minotaure : il avait la tête d'un taureau et le reste du corps d'un homme.

Suivant les conseils de ses oracles, Minos enferma ce monstre dans une prison construite tout exprès par Dédale, le labyrinthe . Avec son grouillement de méandres, il était impossible pour le Minotaure de trouver la sortie. Furieux, Minos emprisonna aussi Dédale et son fils Icare dans le Labyrinthe.

Revenons un peu en Attique où Egée, roi d'Athènes qui n'était pas marié, n'avait aucun successeur. Il prit la route de Delphes et consulta l'oracle. Mais la Pythie lui fit une réponse évasive qu'il ne comprit pas et la confia au retour à son ami Pitthée, roi de Trézène. "Tu ne délieras pas le col de ton outre à vin avant d'être revenu à Athènes" lui avait-elle enjoint.

Si Egée ne comprenait pas la formule, Pitthée de son côté l'avait bien comprise, et il s'empressa de lui présenter sa fille Ethra et de les installer pour la nuit dans une petite île tout en ayant préalablement enivré son hôte. Trahison de l’hospitalité. Mais Poséidon était amoureux de la jeune princesse de Trézène et il s'empressa de la rejoindre dès la nuit tombée pour courtiser la belle avant que son futur époux désigné ne se soit réveillé. Ou encore, les jeunes amoureux firent-ils ce qu'attendait Pitthée ? Toujours est-il qu'au petit matin, Egée ne savait pas trop bien ce qu'il avait fait, mais lorsqu'il apprit qu'Ethra était enceinte, il accepta la responsabilité paternelle de ses actes. Il conduisit alors Ethra au pied d'un immense rocher, le souleva, y plaça ses sandales et son épée et enjoignit son épouse de ne rien dire et d'attendre que l'enfant soit assez fort pour soulever le rocher pour lui révéler sa paternité. En effet, Egée était fort contesté à Athènes par Pallas son demi-frère et ses 50 fils, les Pallantides, et il ne souhaitait pas ouvrir une querelle dynastique à ce moment. Bien sûr, il promit à Ethra qu'il reconnaîtrait l'enfant aux armes qu'il porterait et qu'il en ferait son successeur.  Thésée vint au monde, tandis que Pitthée répandait à tout à chacun, le bruit que sa fille avait reçu la visite de Poséidon, lui-même.

Jeune homme, Thésée muni des armes de reconnaissance, arrive à Athènes, décide de ne pas révéler son identité. Cependant, Egée accueillit chaleureusement le voyageur, ayant entendu parler des exploits que ce dernier avait accomplis. En effet, la route qui menait de Trézène à Athènes était, à l’époque, infestée de brigands, des êtres démoniaques à la cruauté implacable qui dépouillaient et tuaient tous les voyageurs qui passaient par là. Ces assassins étaient alors au nombre de cinq. Thésée les anéantit, les tuant chacun de la même manière que ces meurtriers opéraient.

La terrible Médée, mariée à Egée, ne vit pas l’arrivée de Thésée d’un bon œil, car elle savait qui il était, contrairement à Egée qui l’ignorait. Comme elle voulait que son fils Médos monte sur le trône d’Athènes, elle proposa au jeune homme d’aller combattre le taureau d’Athènes, capturé par Héraclès au cours de son septième travail puis relâché peu après, qui sévissait dans les environs de Marathon, espérant que Thésée se ferait tuer.

Ayant réussi l’épreuve, Thésée rentre à Athènes, après avoir capturé le taureau. Il le sacrifiera à Apollon par la suite. Alors, Médée tente de tuer le jeune homme. Elle le fit passer pour un partisan des pallantides aux yeux d’Egée, et lui offrit une coupe de vin empoisonné au cours d’un banquet. Mais Egée reconnaît à temps les objets que Thésée porte sur lui : les sandales et l’épée qu’il avait placé lui-même sous le rocher, en présence d’Ethra. Il arrache la coupe des mains de son fils, Médée sera exilée.

Et maintenant que le décor est planté, l’entrecroisement des circonstances destinales va tisser la tragédie des personnages d’Athènes et de la Crète.

 

Minos  envoie son fils Androgée participer à des jeux sportifs, les Panathénées, qu’il remporte en héros ; d’autres versions parlent de combattre aux côtés des Athéniens, le fameux taureau près de Marathon. Or Androgée mourut. D'accident ? Ou de la main des Athéniens guidée par Egée qui voyait d’un mauvais œil l’amitié de ses neveux, fils de Pallas, pour ce jeune homme si puissant et Crète de surcroît, craignant une alliance pour le renverser. Trahison probable pour raison d’Etat.

Minos, pensa que c'était plutôt Egée qui n'avait pas respecté son hôte et qui l'avait fait tuer. Il prépara ses flottes, et fondit sur l'Attique. Nisa, ville voisine d'Athènes, qui tenait son nom de Nisus, frère d'Egée, fut la première à sentir la puissance des armes de Minos ; cependant elle aurait pu résister longtemps sans la trahison de Scyllà, fille de Nisus. Elle aperçut Minos du haut des tours de la ville et conçut pour lui une folle passion. Instruite des secrets de son père et de toutes ses résolutions, elle les fit connaître à Minos ; elle trouva même le moyen de lui faire remettre les clefs de la ville, qu'elle avait dérobées pendant la nuit. Le roi de Crète profita de cette trahison ; il s'empara de la ville. Il fit le siège d'Athènes, ravagea l'Attique et obtint leur soumission. En guise de tribut, il exigea que tous les ans (tous les trois, sept ou neuf ans selon les textes) sept jeunes garçons et sept jeunes filles soient livrés pour être donnés en nourriture au monstre Minotaure, fils des amours de Pasiphaé, et du taureau de Crète. Chaque année, le roi d'Athènes Egée faisait procéder par tirage au sort, à la désignation des malheureuses jeunes victimes.

Thésée, le fils qu'il venait de reconnaître, se désigna alors volontaire, pour être l'un des jeunes gens. Mais on dit aussi que Minos, venant chercher lui-même ses victimes, aurait exigé Thésée fils d'Egée, en compensation d'Androgée, son fils. On dit aussi que les Athéniens, épris d'égalité, n'auraient pas compris que le fils du roi soit exempté de cette malédiction. Thésée sacrifia à Apollon avant d'entreprendre le voyage et dit-on, le dieu lui conseilla de s'en remettre à la protection d'Aphrodite.

 

A l'arrivée de la délégation athénienne livrée en offrande au Minotaure et menée par Thésée, Ariane, demi-sœur du minotaure et sœur d’Androgée, sous l’influence d’Aphrodite, tombe amoureuse de Thésée et entreprend de le sauver en lui confiant un moyen de se retrouver dans le labyrinthe et d'en ressortir, s'il était vivant. Trahison de la famille, trahison du sang, trahison symétrique de celle de Scylla. Ariane lui fournit une épée et une pelote de fil à dérouler et ré-enrouler procurée par le bâtisseur du labyrinthe Dédale qui a choisi de trahir les crétois pour sauver ses concitoyens, les athéniens. Thésée ressort vivant du labyrinthe après avoir tué le Minotaure.

 

Pauvre Minotaure, victime destinale, incarnant à la fois la bestialité primitive et l’amour, le bourreau et la victime, dont la nature monstrueuse et l’enfermement, séquelles de l’amusement des dieux de l’olympe, l’ont condamné à mourir pour la gloire du héros athénien..

 

Thésée trahira également Ariane et le serment qu’il lui avait fait, en l’abandonnant à Naxos alors qu’il lui avait promis de la ramener à Athènes avec lui. Dédale et son fils s’évaderont par les airs mais ceci est une autre légende.

 

Que comprendre ? Que retenir ?

 

L’explication politique :

 

On comprend que les Crétois s'opposèrent par la suite à cette version jugée "athénienne". En fait Minos conservait vivant les otages princiers grecs comme garant de sa suprématie et les affectait à son service.  Or il existait un certain Tauros, sans doute fort comme un taureau, amant de la reine Pasiphaé (avec laquelle il aurait eu le Minotaure) et dangereux pour Minos. Chaque année, Minos organisait des jeux que Tauros remportait inévitablement, recevant en récompense des captifs grecs qu'il traitait durement. Cette année-là, Minos autorisa Thésée à combattre et même promis la libération des prisonniers en cas de victoire. Thésée triompha. La princesse Ariane remarqua cet athlète et amoureuse, partit avec lui. Le Minotaure fut tué sur le port en défendant les bateaux crétois. Cette version crétoise a été contée par Plutarque au IIe siècle av JC. Cette légende est un souvenir de la civilisation minoenne, avec son culte du taureau et ses palais immenses, tels ceux que les fouilles d'Evans (1851-1941) ont remis au jour. Le Labyrinthe est en effet, étymologiquement, le « palais de la double hache », symbole que l'on retrouve partout sur les monuments crétois. Une pièce de monnaie crétoise présente sur une face le labyrinthe, sur l'autre le minotaure entouré d'un demi-cercle avec de petites billes figurant probablement des étoiles, sans doute en relation avec l'autre nom du minotaure, Asterion, qui signifie « étoile ».

Une explication historique du mythe se réfère au temps où la Crète était la principale puissance politique et culturelle dans la mer Égée. Comme la naissance d'Athènes, et probablement d'autres villes grecques du continent, était un hommage à la Crète, on peut supposer que de tels hommages incluaient de jeunes hommes et femmes pour un sacrifice. Cette cérémonie pourrait avoir été réalisée par un prêtre déguisé avec une tête de taureau ou un masque, ce qui explique l'imagerie du Minotaure. Il se peut également que ce prêtre ait été le fils de Minos.

Une autre explication est que la Crète dominait dans l'Antiquité la Méditerranée, que la Grèce de cette époque qui n'était composée que d'Athènes était en position de soumission et qu'elle versait chaque année (ou tous les 9 ans, selon les versions) un tribut à la Crète sous la forme de 7 jeunes gens et 7 jeunes filles. Une fois que la Grèce continentale fut libre de la domination de la Crète , le mythe du Minotaure a pu être retravaillé sans la conscience religieuse des cités hellènes de croyances minoenne.

L’explication culturelle

Selon Jorge Luis Borgès  (Le livre des êtres imaginaires), la figure du minotaure est née du culte du taureauet de la double hache (labrys, qui a donné le mot labyrinthe) qui était fréquent dans la religion préhellénique qui célébrait aussi des tauromachies sacrées. Des peintures murales représentant des hommes à tête de taureau ont été retrouvées, et cette créature aurait pu faire partie de la démonologie crétoise. L'histoire du minotaure serait alors une version « tardive et maladroite » de mythes beaucoup plus anciens et de « songes effrayants ».

La thérianthropie ou zooanthropie désigne la transformation d'un être humain en animal, de façon complète ou partielle, aussi bien que la transformation inverse dans le cadre mythologique et sprituel concerné. Ce thème très ancien puise ses racines dans le chamanisme et apparait sur d'anciens dessins dans des grottes préhistoriques, il s'exprime aussi à travers de nombreuses légendes, comme celles du nanhualisme (tête de chacal ou de chien) ou de la lycanthropie (loup) qui inclut le loup-garou européen. En ce qui concerne l'étude culturelle, mythologique et anthropologique, la thérianthropie décrit un personnage qui partage des traits humains avec des capacités ou des traits empruntés à d'autres animaux. La quasi-totalité des dieux égyptiens, possédant des têtes animales ou possédant la capacité de se changer en de tels animaux, sont aussi des thérianthropes.

Toujours selon l'interprétation de Borgès, l'image du minotaure est presque indissociable de celle du labyrinthe parce que l'idée d'une maison bâtie pour que les gens s'y perdent est aussi étrange que celle d'un homme à tête de taureau, et qu'il est convenable qu'au centre d'une maison monstrueuse soit un habitant monstrueux ; « l’architecture hors-norme du labyrinthe répond à la nature hybride du Minotaure, leurs monstruosités se correspondent». Les ruines du palais minoen de Cnossos, avec leur nombre très élevé de chambres, d'escaliers et de couloirs, a amené certains archéologues à croire que le palais lui-même était à l'origine du mythe du labyrinthe. 

Certains mythologues modernes voient le Minotaure comme une personnification solaire et une adaptation Minoenne du Baal-Moloch desPhéniciens, ce dieu exigeant des sacrifices humains. Le meurtre du Minotaure par Thésée, dans ce cas, indiquerait la rupture des relations athéniennes avec la Crète minoenne.

Minos et le Minotaure ne seraient que deux formes différentes du même personnage représentant le dieu-soleil des crétois, soleil dessiné comme un taureau. Georges Frazer explique l'union de Pasiphaé avec le taureau comme une cérémonie sacrée lors de laquelle la reine de Cnossos était mariée à un dieu de forme taurine, tout comme l'épouse du tyran d'Athènes était mariée à Dionysos. Pottier, qui ne conteste pas la personnalité historique de Minos, estime qu'il est probable qu'en Crète (où un culte du taureau pourrait avoir existé à côté de celui de la labrys) les victimes étaient tourmentées en étant enfermées dans le ventre d'un taureau d'airain. L'histoire de Talos, l'homme crétois de bronze, qui se chauffait à vif et serrait les étrangers dans ses bras dès qu'ils débarquaient sur l'île, est probablement de la même origine.

 

 

L’explication psychanalytique

 

Le Minotaure, tout d’abord, vu comme l’union d’une femme mariée avec un jeune garçon où le taureau blanc illustre la masculinité dans son innocence et sa pureté.

Le taureau blanc étant fils du Dieu des profondeurs de la Mer fait référence à la jeunesse, à son lien psychique actif avec sa mère : il est encore dépendant de l’image maternelle des femmes, cette union a donc lieu sur des bases de perversion puisqu’il ne s’agit pas d’une rencontre entre un jeune homme et une femme mais entre un enfant et une femme qui pourrait être sa mère. 

Cette union produit une aberration : le minotaure, porteur de l’impulsivité masculine et de l’orgueil de l’homme. Dominateur, parce qu’il est élevé comme un fils de roi et cruel avec les enfants de son âge, parce qu’il se sent différent.  

Le fait de l’enfermer fait référence au désir d’étouffer le scandale afin d’éviter ses conséquences sociales.

Le tribut que réclame le minotaure : recevoir 7 garçons et 7 filles avant leur puberté fait clairement référence à la pédophilie; qu’elle soit pour dégrader l’âme ou meurtrir le corps il s’agit de détruire l’Innocence de l'enfance.

Thésée symbolise la Conscience capable de mettre fin à ce martyr.

Il a besoin de l’aide du génie technique illustré par Dédale et de l’Intuition représentée par Ariane.

Thésée représente la Volonté d’être libre de tribut, libéré des souffrances passées.

 

Quant au labyrinthe, si on s'en tient aux textes relatant le mythe, il pourrait n'être qu'un puits de sables mouvants dont le fond incliné en forme d'entonnoir dirigerait les visiteurs vers le centre en les empêchant de ressortir. Quelque part au centre se trouve l'endroit d'où le prisonnier ne peut s'échapper, sinon avec l'aide d'un fil fixé à l'extérieur, comme Thésée, ou par la verticale, comme Dédale. Le labyrinthe n'était donc pas couvert ; il n'était ni simple édifice architectural ni caverne.

Les premiers labyrinthes architecturaux, ceux de l'antiquité grecque, étaient ainsi nommés non pas à cause d'une forme architecturale particulière, mais métaphoriquement et après coup, en référence à celui du mythe, à cause de leur grande complexité, qui semblait les rendre inextricables.

Cette perception, dans la dimension d’une étendue sans cesse barrée, nous fera mesurer la violence et l’arbitraire contenus dans l’architecture de dédales, dans l’ingénieuse construction de l’empêchement des passages qui donne à voir le plus psychanalytiquement possible la question de l’impasse : S’agit-il alors de trouver comment parcourir les couloirs dans le sens ordonné par le labyrinthe, et donc, si l’on peut dire, de marcher droit (droit sur le Minotaure pour lui régler son compte, puis droit vers la sortie), muni du fil d’Ariane, ou de pouvoir déconstruire le labyrinthe, dissoudre les lignes qui en dressent le plan, au risque évidemment de laisser le Minotaure gambader en tous sens ? Le choix du psychanalyste est de combattre plutôt le labyrinthe qu’un hypothétique Minotaure, avec, pour arme étrange, ou instrument, non pas un fil  mais l’écheveau de la métaphoricité. En guise de viatique pour accompagner la divagation, non sans buts cependant, ce mot de Michel Foucault : « C’est le labyrinthe qui fait le Minotaure, non l’inverse ». 

 

L’explication symbolique

 

Outre sa valeur paradigmatique évidente, l'animal se voit aussi revêtu d'une valeur substitutive ; il rachète la victime humaine du sacrifice, épisode commun à des traditions religieuses différentes ; il offre aux dieux comme aux héros l'abri de métamorphoses efficaces ; forme rejointe par le dieu pour se nourrir secrètement du fruit défendu, il est aussi l'ombre qui suit le héros, enveloppe protectrice et dérobante devant le péril que les seules forces humaines ne sauraient affronter. Substitution sur le plan du discours et de la fable, déguisement qui dupe les censures politiques, cultuelles et sociales, car « le poète n'est pour ainsi dire pas responsable du langage des bêtes ». Ainsi se développe l'allégorie du moralisme qui va imprégner les civilisations.

La tauroctonie, la mise à mort du taureau n’est pas sans rappeler le culte de Mithra, caractérisé par le sacrifice rituel du taureau sacré, symbole des forces chthoniennes,  conférant à l’immolation une grandeur cosmique ; c’est la victoire de la vie sur les forces du mal. Bienveillant, proche de l'homme, Mithra, ce dieu de la lumière (qui porte un bonnet phrygien) veille sur les justes et la justice, sur le respect des alliances et des serments qui les consacrent. Il n’est pas étonnant qu’il soit associé à la mise à mort d’un taureau. Ainsi, le sacrifice d'un taureau marquait la célébration d'un nouveau niveau d'initiation de l’adepte lors des 7 degrés du culte de Mithra.

Le taureau est alors utilisé comme moyen de concurrencer les cultes de la vie honorant la déesse-mère. Au lieu des femmes, c'est le soleil et le sang qui vont être salués comme symboles de la vie. Le taureau répond aux besoins du patriarcat: il représente la force, la puissance, la fécondité. Son sang répandu dans les sacrifices sera le nouveau symbole de la vie.
Dans le culte de Cybèle à Rome, la cérémonie pour devenir prêtre exigeait à un moment l'automutilation en se donnant des coups et surtout l'émasculation avec un silex. Par la suite, elle fut remplacée par un taurobole: un taureau est sacrifié au-dessus du prêtre qui est alors inondé de sang, et ce sont les testicules du taureau qui sont offerts à la déesse. On passe alors du taurobole - le sacrifice du taureau - à la tauroctonie, c'est-à-dire un mythe fondé sur la mort du taureau. Le culte à Mithra sera d'ailleurs répandu chez les hommes: sa base populaire est l'armée romaine. Rome adoptera dans la foulée un nouveau culte: celui du « Soleil invaincu » (Sol invictus). 

La version patriarcale a triomphé qui retiendra une vision fondamentalement misogyne : lorsque la femme s'écarte de l'ordre naturel, de la conservation de l'ordre, de l'éducation des enfants, de la perpétuation du système des valeurs, alors elle est non seulement contre-nature parce qu'elle s'oppose à ce que doit être la fonction de la nature féminine, mais elle est une perturbation fondamentale dans le monde. C’est l’ultime trahison.

 

Pauvre Minotaure, monstre parce qu’enfant d’une femme perverse ; mort où est ta victoire ?

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18 mars 2012 7 18 /03 /mars /2012 11:05

 

 

 

 

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Le vocabulaire du compagnon paraîtra fin Mai chez le même éditeur

 

http://www.editionsdelahutte.com/FM.html

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26 novembre 2011 6 26 /11 /novembre /2011 19:14

Aux Editions de La Hutte , comme se présente Jean SOLIS, l'éditeur, "nous avons la volonté du grimpeur et le coeur de l'artisan. Au service de textes peu racoleurs pour la mode, nous publions des documents et des analyses d'exception répartis dans nos différentes collections : Alchimie, Essais, Franc-maçonnerie et Prospective. Alchimie. Avec entre autres des inécouverture.JPGdits signés Lulle, Philalèthe ou Limojon, confiés à des préfaciers et éditeurs talentueux comme La Faverie, Husson ou Solis, nous proposons au lecteur averti des raretés à la hauteur de l'estime que nous lui portons, dans une présentation haut de gamme. "Essais"."

Et maintenant il y a, aussi, dans leur catalogue, mon ouvrage : Pour éclairer le chemin, une approche philosophique de la Franc-Maçonnerie.


http://www.editionsdelahutte.com/FM.html#poureclairer

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1 février 2011 2 01 /02 /février /2011 10:44

 Pygmalion chez les francs-maçons

 

I - Les sociologues ont été les premiers à s’intéresser au phénomène qu’en croyant que quelque chose est vrai on peut la rendre réelle. Baptisé «selffulfilling prophecy» (prophétie auto-réalisatrice) ou effet Pygmalion, le phénomène de la prédiction créatrice (ou autoréalisatrice) opère une sorte d’inversion de la causalité : le réel n’est plus donné d’emblée mais devient une conséquence des postulats à propos d’un sujet et de son action. Faisons une expérience pour le mettre en évidence.


1°) Prenons deux échantillons de rats totalement au hasard, on en trouve facilement de pas très gros à l’opéra. Informons un groupe d’étudiants qu’un ensemble n° 1 de 6 rats,  sélectionné d'une manière extrêmement sévère, a donné des résultats d’intelligence exceptionnels de la part de ces animaux.

Signalons, ensuite, à d’autres étudiants, que dans l’ensemble n° 2, 6 autres rats n'ont rien d'exceptionnel et que, pour des causes génétiques, il est fort probable que ces rats auront du mal à trouver leur chemin dans un labyrinthe.

Mettons en relation les rats et les étudiants

Que va-t-il se passer ? Certains rats du groupe n° 2 ne quitteront même pas la ligne de départ.

Après analyse, il s'avère que les étudiants qui croyaient que leurs rats étaient particulièrement intelligents, leur ont manifesté de la sympathie, de la chaleur, de l'amitié ; inversement, les étudiants qui croyaient que leurs rats étaient stupides ne les ont pas entourés d'autant d'affection.

Cette expérience, Rosenthal l’a faite voulant, ainsi, vérifier l’application de cet effet-pygmalion.

Les résultats confirment très largement les prédictions effectuées par Rosenthal :

Dorénavant, Rosenthal sait qu’il peut jouer avec le discours, avec le semblant pour interférer sur le comportement d’autrui. Et là est le nœud de notre problématique.

Cela se vérifie aussi au cours d’une autre expérience, faite dans un quartier pauvre, délaissé de la politique et où habitent un nombre important de familles immigrées vivant dans des conditions très difficiles (milieu socio-économique défavorisé). Rosenthal se présente dans une école de ce quartier avec une fausse carte de visite et explique qu’il dirige une vaste étude à Harvard. Cette étude porte sur l’éclosion tardive des élèves testés par QI. Par la suite, il pourra recommencer son test sur les mêmes élèves et voir s’ils auront le même résultat ou non.

Rosenthal fait passer le test à l’ensemble des élèves et, ensuite, en ensuite triche, s’arrangeant pour que les enseignants prennent connaissance des résultats, croyant qu’il s’agit d’une erreur de transmission de courrier. Les résultats ne sont pas les résultats réels du test de QI, mais comportent des notes distribuées aléatoirement. 20% des élèves se sont vu attribuer un résultat surévalué. A la fin de l'année, Rosenthal fait repasser le test de QI aux élèves.

Résultat : une année après le premier test, les 20% se sont comportés comme les « super-rats » ; ils ont augmenté de façon significative leurs résultats, non seulement au test d’intelligence, mais, également, leurs résultats scolaires. Les enseignants ont porté un autre regard sur ces élèves. Le hasard a créé un nouveau type d’élèves grâce au regard qu’ont eu les enseignants sur eux, suite aux résultats du test. Les résultats s'améliorent du simple fait que le professeur attend davantage d'eux.

De l’école à l’usine, l’effet Hawthorne est à rapprocher de l'effet Pygmalion.


2°) L’expérience Hawthorne décrit la situation dans laquelle les résultats d'une expérience ne sont pas seulement dus aux facteurs expérimentaux mais au fait que les sujets ont conscience de participer à une expérience dans laquelle ils sont testés, ce qui se traduit généralement par une plus grande motivation. Cet effet tire son nom des études de sociologie du travail menées par Elton Mayodans l’usine Hawthorne Works, près de Chicago.

Elton Mayo, professeur à la Harvard Business School, mena une série d'études entre 1927 et 1932 sur la productivité au travail des employés de cette société, occupant dans plusieurs ateliers une main d’œuvre ouvrière principalement féminine. Ces ouvrières assemblaient des circuits électriques destinés à des appareils de radio. Afin de déterminer les facteurs modulant la productivité, Mayo et son équipe de psychologues sélectionna un groupe d'employées qu'il fit travailler dans différentes conditions de travail, en jouant notamment sur l'intensité de la lumière de l'éclairage. Mayo vérifia que l'amélioration des conditions matérielles de travail (l'éclairage, en particulier) faisait croître la productivité. Mais il s'aperçut aussi, paradoxalement, que la suppression de ces améliorations (allongement des horaires, interdiction de parler pendant le travail, etc.) ne faisait pas baisser la productivité. D'autre part, Mayo et son équipe constatèrent que la productivité des ouvrières dans l'atelier témoin avait, tendance à s'accroître sans qu'aucune amélioration des conditions n'ait pu l'expliquer quand les employées étaient remises dans leurs conditions habituelles de travail.

La conclusion des études de Mayo est double :

Sur le plan de la méthode expérimentale, le simple fait d'être participant à une expérience peut être un facteur qui a une conséquence importante en termes de motivation. Le fait d'être l'objet d'une attention particulière de la part de l'expérimentateur et le fait d'avoir été choisi comme sujet de l'expérience peut contribuer à donner une meilleure estime de soi.

Sur le plan de la psychologie du travail, le fait d'avoir été associés aux objectifs de l'expérience, d'avoir pu exercer un minimum d'initiative et de s'être sentis solidaires d'un groupe où règne l'émulation interne a eu un effet bénéfique sur la productivité des employés, bien supérieur aux seuls effets des conditions matérielles du travail.

Tous ces phénomènes ne sont-ils pas amplifiés dans nos ateliers maçonniques ?

Alors posons comme postulat qu’il existe une force du regard de l’autre sur nos comportements et nos potentiels.  Cependant, on ne peut ignorer que cette force peut-être aussi destructrice voir perverse ; n’en doutons pas. Il n’est que de se souvenir du rôle néfaste, dans l’apprentissage, du mauvais professeur qui gâche définitivement la scolarité de certains enfants, les dégoûtant à jamais de certaines matières. Que dire du matraquage médiatique destiné à la jeunesse sous forme de pubblicité ou d’émissions qui leur sont réservées conduisant à un endoctrinement au plaisir et à la dépendance de la société de consommation, aux conditions à la violence, à la culture de l’onirisme les préparant à la drogue et aux anxiolitiques. Mais nous ne retiendrons que les aspects positifs et idéalisant de ces effets-pygmalion pour la suite de nos propos. 

On parle de « l’effet-Pygmalion » ou de l’effet-Frankenstein, ou encore de l’effet-Gepetto (tous créateurs de créatures). Rêve de pédagogue, rêve humain, plus généralement : nous n’aurions pas inventé tant de mythes si le fantasme divin de fabriquer un être avec un peu de boue, l’Adam, le glébeux, ne nous était pas archétypiel.

Alors on se fait pédagogue. Et on rêve de transformer définitivement, et durablement des êtres que l’on façonnerait. Je te crée, constitue, et reçois F\M\par cette phrase des commencements la F\M\ ne se voudrait-elle pas Pygmalion?


II - Pygmalion en franc-maçonnerie


Pour mémoire, Pygmalion était sculpteur à Chypre. Révolté contre le mariage à cause de la conduite répréhensible des Propétides (femmes de Chypre) dont il était chaque jour témoin, il se voue au célibat. Mais il tombe amoureux d'une statue d'ivoire, ouvrage de son ciseau : il la nomme Galatée, l'habille et la pare richement. Lors des fêtes dédiées sur l'île à Aphrodite, il prie la déesse de lui donner une épouse semblable à sa statue. Son vœu est exaucé par la déesse, qui donne vie à Galatée. Pygmalion l'épouse alors et aura d'elle deux filles, Paphos et Matharmé.

Pygmalion représente le désir du créateur solitaire qui aspire à s'unir à sa création et à lui donner vie. Lorsque Galathée s'anime, elle se touche et dit: «Moi»; ensuite, caressant l’ivoire: «Ce n'est plus moi». Quand enfin elle touche Pygmalion: «Ah! Encore moi», témoignant ainsi de l'identité du créateur et de la création dans laquelle il se projette.

Cette création n’est-elle au fond qu’un miroir ayant force de prédiction créatrice?


1°) La fraternité est un idéal relationnel. A la question : « Etes-vous franc-maçon ? », La réponse est «mes frères me reconnaissent comme tel ». Cela suppose que la fraternité soit chargée de contrôler l’appartenance à la franc-maçonnerie et d’en définir l’approbation, par un regard autre qui nous fonde, nous crée en quelque sorte, à laquelle il faut accéder. Le 1er miroir rencontré en maçonnerie est le bandeau .En effet, le bandeau tel un miroir, renvoie à l’image intérieure. Mais dans l'obscurité demeure le regard de l'autre, de ceux qui sont sur les colonnes, qu’il ne faut pas décevoir, miroir difracté de l'impétrant qui est jaugé par boules blanches ou noires.

Finalement, le miroir prend sens aussi en tant qu’il est vivant n’y a-t-il pas alors, dans l’œil d’un F\ou d’une S\, le reflet d’une attente d’une certaine façon d’être F.M .? Un œil qui comprend ? Un œil qui connaît ? Un œil qui écoute avec son cœur ? Cet œil, ce miroir idéal et humaniste, ce troisième œil qui rayonne à l’Or\ n’est-il pas un pygmalion qui nous regarde avec confiance ?

L’homme a ceci d’étrange que sa personne se constitue sous l’incidence du regard de l’autre, de sa mère, pour commencer, et la cérémonie d’initiation donne à l’app\ une loge-mère. C’est un être « en miroir » dont il procède existentiellement.
Dans cette aliénation constitutive de l’être on ne peut que dire : lorsque je suis un autre, je deviens moi-même.

Il faut également retenir le sens de visée (venant du mot mire). Le miroir doit être l’instrument qui permet la visée... l’alignement.

C’est pourquoi le miroir n’est pas, en fait, un objet d’auto contemplation, mais aussi l’instrument de la ligne de mire qui doit révéler l’angle secret de ce qui n’apparaît pas encore, mais qui est en gestation, le futur Maître.

La personnalisation de notre perception est en fait fonction de l’angle que nous donne le miroir tenu par les F. et S\., en particulier les Maîtres

Nous devons apprendre à contempler (con-templer), “être avec le temple”, à trouver l’angle harmonique qui révèle et diffuse la lumière initiante.

Disposant de moyens spécifiques qu'autorisent la durée et la continuité, la répétition de l'exercice avec le rituel, la progressivité de l'acquisition, l'action pédagogique, par des effets-pygmalion,  se différencie des actions d'influence ponctuelles ou sporadiques en ce qu'elle réussit à inculquer aux F\et S\un ensemble organisé de schèmes de perception, de pensée et d'action qui, même lorsque les connaissances transmises se sont effacées, continue à faire sentir ses effets dans les comportements sous la forme d'une disposition générale, durable et transposable à l’extérieur du temple.

 

L’influence du regard de l’autre dans la formation des apprentis, et donc des F.M., pose dès lors le problème de la légitimité du pouvoir charismatique du Maître.

Apparemment, il n'y a aucune différence entre le silence d'un maître du zen et le silence d'un idiot de village puisque, dans les deux cas, le contenu informatif du message est réduit à rien. Toute la différence, à quoi tient l'effet pédagogique de l'enseignement par le silence, réside dans les statuts respectifs du maître et du disciple, c'est-à-dire dans une relation sociale faite de respect préétabli. Qu'il s'agisse de la relation entre parents ou adultes et enfants, entre professeurs et élèves ou entre un maître de sagesse et ses disciples, la relation pédagogique suppose toujours une relation sociale dissymétrique, c'est-à-dire un rapport de forces plus ou moins implicite. La dissymétrie tenant, chez nous, dans une sorte de hiérarchie des fonctions des officiers. Les surveillants ne sont pas seulement désignés, dans les règlements généraux et les rituels, comme dirigeants les app\ et les comp\ mais aussi en tant que supérieurs hiérarchiques.  Pourquoi êtes-vous placé ainsi ? Pour commander à la colonne du Nord (ou du Sud) et surveiller ceux qui entrent dans le temple. 

Par l’alchimie de l’initiation, le disciple, à son tour, renvoie au Maître une réflexion-réflection.

Le Maître doit aussi être à l'écoute de l'apprenti, on ne peut dire qui enseigne l'autre. Et celui qui obéit à un maître devient une partie de ce maître. A bon chat, bon rat ! On voit dès lors la limite bénéfique de l’effet-pygmalion.

La F.M. nous fait jouer une fiction, nous donne des rôles imposés auxquels nous consentons mais jusqu’à quel point le personnage attribué reste-t-il neutre psychologiquement ? Est-ce un transfert de personnalité, devient-on un avatar, vit-on en Franc-maçonnerie une second life ?


2°) Et pourtant « être libre et de bonne mœurs » n’est-il une injonction à  refuser toute domination, et en particulier le regard de l’autre, pour échapper à sa force de prédiction créatrice ? Imiter ou fuir un modèle, répéter, singer, copier, être homothétique ou reflet inversé, répondre à une attente extérieure n’est pas, à mon sens, une démarche d’homme libre. Nous ne sommes pas des clones psychiques; chaque histoire est unique.

L’homme libéré n’a pas de modèle préexistant, parce qu’il n’existe que par une actualisation sans cesse renouvelée de son devenir sans laquelle il n’y a pas de  quête possible.

Ni modèle ni guide « Ne demande pas ton chemin, tu risquerais de ne pouvoir te perdre » dit le cabaliste. Celui qui, cherche sait qu’il doit parfois s’écarter de la voie mais pour n’explorer que ce qui est à sa mesure. C’est son identité qui fonde son parcours. Si, « A force d'être le rêve du vieil homme, on ne sait plus très bien si on existe», le maître initié a-t-il encore besoin de l’assentiment de l’autre ? Si tu n’éprouves aucune peine à ignorer ce que l’on pense et ce que l’on dit de toi, courage ! Tu as déjà progressé sur la voie de l’absolu selon Grillot de Givry.

Le regard attentif du pygmalion F.M. devrait, non pas déclencher une imitation servile, mais pousser chaque F.ou S. vers la création de lui-même, à partir de soi, pour une re-naissance autonome en se dépouillant du vieil homme.  Parmi les habits du vieil homme, les idéaux moraux qui servent l'utilité sociale, intériorisés par des générations qui les ont transmis,  oppriment-ils  l'individu ?  La morale comme puissance extérieure s'imposant tyranniquement à la vie comme prédiction créatrice, Nietzche  la repousse : Toutes les questions de la politique, de l'ordre social, de l'éducation ont été foncièrement faussées par le fait qu'on a pris les hommes les plus nuisibles pour de grands hommes, qu'on a enseigné à mépriser les choses « insignifiantes », entendez les conditions fondamentales de la vie même... 

« Peu de nos mesures de valeurs sont propres, plus nombreuses celles empruntées ou subies inconsciemment. Pourquoi donc les acceptons-nous ? Par crainte, par timidité, par faiblesse à l'égard de ceux qui nous ont formés où plutôt déformés? Contre nos convictions trop despotiques, Nietzche dit : « nous devons être traîtres avec délices et pratiquer l'infidélité d'un coeur léger. Soyons à cet effet des boules de neige pensantes sans cesse accrues et fondues tour à tour dans leur mouvement sur le terrain des idées ». Et quand Nietzsche croit avoir enfin secoué le joug de l'idée, on sait le lyrisme enflammé de son chant de délivrance.
Platon lui-même, à travers les personnages de ses dialogues (dont Calliclès, le Nietzche de l’Antiquité), qu’ils nomment les sophistes, soulève le problème du discours influent qui pervertit la vérité : La tromperie est bel et bien possible puisque l'étranger a donné un statut à l'image fausse (puisque l'on peut mêler l'autre et le logos, donc tenir des discours faux donc introduire l'erreur, donc la tromperie, donc l'image, donc le simulacre).

Contrairement à la théologie chrétienne qui incite au renoncement devant amener le dépouillement complet du vieil homme pour s'écrier avec l'apôtre Paul : « Ce n'est plus moi qui vis, mais Jésus qui vit en moi ! », la liberté maçonnique nous conduit à pouvoir nous écrier : « Ce n'est plus le vieil homme qui vit en moi, mais c’est moi ! ».

Cette liberté demandée à l’impétrant, par la magie de la quête de soi, devient chez l’initié, grâce à l’éthique, à la relation fraternelle de l’un à l’autre libératoire et tolérante, le bon lieu, l’eutopie, où le sens de l’être, la merveille des merveilles comme le dit Lévinas, la merveille du moi débarrassé du Soi, répond favorablement à la question : ai-je droit à être, rendant Pygmalion aveugle? 

 

 

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16 décembre 2010 4 16 /12 /décembre /2010 00:54

« Bon appétit, Messieurs! O ministres intègres ! Conseillers vertueux! Voilà votre façon de servir, serviteurs qui pillez la maison ».

Non, je ne vais pas vous parler de Ruy Blas, quoique…mais je vous invite à une lecture, ni pieuse ni religieuse, des versets qui se trouvent au 2ème chapître de la genèse versets 16 et 17.

Il y est question de l’interdit de manger de l’arbre de la connaissance. Ce texte est traité, en général, de manière réductrice, à la limite de la magie. Si on demande à tout venant ce qui se passe autour de ces versets il dira : Dieu avait donné un ordre de ne pas manger d’un certain arbre, comme si les autres étaient commestibles, et, Adam et Eve ont transgressé et ont changé l’histoire de l’humanité. Comme si, n’ayant pas su résisté à la seule tentation, ils auraient modifié l’ordonnancement de l’humanité et nous auraient mis dans un sal pétrin.

Et pourtant des enseignements , par leurs commentaires de ces versets, répondent pour nous aider à mieux comprendre et notre vie et nos comportements au regard de ce texte.

Alors essayons de reprendre les choses. Après avoir créé l’homme, mais avant de créer la femme, D. donne Un ordre à Adam au 2ème chapître verset 16 et 17, ce fut sa première parole à l’humain : L'Éternel Dieu donna cet ordre à l'homme : Tu mangeras de tous les arbres du jardin, et tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras.

Adam, seul auditeur doit transmettre cette loi à ceux qui viendront après lui, en l’occurrence Eve.

Dans le 3ème chapître, suite à l’échange avec le serpent, Eve répond : Nous mangeons du fruit des arbres du jardin,  Mais quant au fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n'en mangerez point et vous n'y toucherez point, de peur que vous ne mouriez. La femme invite l’homme à manger de l’arbre de la connaissance mais il y a erreur sur ce qu’est pour elle l’ordre originel: Donc l’homme a mal transmis à la femme et elle communique dans l’erreur avec le tentateur et si faute il y a c’est parce qu’il y a faute sur la transmission.

Cependant, Adam et Eve en mangent mais ne meurent pas de suite. Ici la mort n’est donc pas qu’un phénomène physique. Mais leur conduite dans l’histoire entraînera l’existence de la mort et en perspective le meurtre d’Abel et l’errance de Caïn.

Que signifie alors manger de la connaissance ?

Sans occulter le mot « arbre » qui évoque tout ce qui monte de la nature, nous rappellerons seulement que du point de vue symbolique, nous le savons bien ici, l’arbre peut évoquer aussi l’humain dressé entre ciel et terre. Le sachant, ne pas manger de la connaissance, c’est ne pas manger tout ce que symbolise l’arbre. Ce n’est pas l’objet de la nature (les fruits etc…) qui est évoqué ici, mais alors que « manger » veut dire ? Que « connaître » veut dire ?

Manger, c’est satisfaire un besoin corporel, consommer de la nourriture, de la culture, du sexe, c’est ramener à soi le monde pour satisfaire son quant-à-soi, son égo. C’est faire sien, c’est avoir la maîtrise, la domination des choses. Consommer, c’est détruire, la bouche, en tenue de table ne s’appelle-t-elle pas le centre de démolition ?

L’objet de la consommation trouve vite sa satisfaction, on a vite fait le tour,  et on a besoin de renouveler le champ du désir. On a besoin alors d’aller connaître ailleurs, au-delà de ce que l’on connaît déjà, dans un ailleurs toujours ailleurs.

Pour pouvoir être dans la continuité de la relation à l’autre, cela nécessite de ne pas le réduire à l’objet de notre satisfaction première mais de l’accompagner loin de soi et de lui conserver son étrangeté à nous-mêmes.

Connaître est à l’opposé de manger. Plus on connaît, plus les richesses sont découvertes et laissent apparaître la complexité sans se l’approprier.

Derrière le mur de Planck, la connaissance ne se laisse même pas approcher.

Nous entendons donc que l’acte de connaître ne peut pas se laisser consommer.

Et pourtant on ne peut dissocier l’acte de manger de l’acte de connaître.

Prenons un exemple simple : manger du pain. C’est se rassasier, mais ce morceau de pain peut-être aussi nécessaire à celui qui a faim. Il s’agit d’accommoder  mon besoin et de connaître, par rapport à cette nourriture que je consomme, le besoin de celui qui est autre que moi-même. A chaque fois que l’on mange, il s’agit de prendre en compte les besoins qui composent la société qui nous entoure. C’est à cela que sert de dire une bénédiction avant chaque repas. Pas seulement pour remercier une hypothétique providence, mais pour considérer, dans le respect de l’égalité en dignité de tous les hommes, que les besoins des autres ne sont pas moins légitimes que les miens, pour qu’il n’y ait pas d’injustice des destins et qu’il y ait un minimum d’équité pour que les autres aient leur part de survie. C'est ce qu'enseigne le père à son fils le soir de la Paâques juive, au "quel est le sens des lois de témoignage, des décrets et des lois sociales mentionnés dans la Thora ?", le père répond à l'enfant "On ne mange plus de l'afikomane" (morceau de matsa consommé après le repas et qui marque la fin de toute consommation jusqu'au lendemain La réponse paraît étrange face à la question. Et le père de rajouter : "si tu veux saisir le sens des commandements, il suffit de comprendre le sens de l'afikomane : mettre une limite à son appétit de vivre, à sa jouissance totalitaire". La limite peut se situer, certes, par rapport à D. qui a donné l'ordre, mais surtout par rapport au prochain qui lui aussi a son propre appétit de vivre.

Nous partageons le pain pour commencer un banquet d’ordre dans cet esprit, n’est-ce pas ?

Chaque fois que je consomme, je prive le monde de ce que je viens de détruire.

Manger de la connaissance c’est ignorer cela et ce serait la mort de la société.

Dès que l’on a conscience d’être au  monde, se joue, pour moi, le problème suivant : ne suis-je pas en train de consommer le monde en ignorant ce que je dois connaître pour que le monde survive et/ou suis-je en état de connaître en oubliant de manger ?

Dans le premier ordre d’homonimisation donné à Adam, dans cette loi tout fut dit. A cause de son son échec de la comprendre elle fut redonnée à Noé,  sous la forme des 7 lois noachides. C’est une liste de sept impératifs moraux, considérée comme le code civil le plus ancien de l’humanité.

Commandements :

  • d'établir des tribunaux,
  • de l'interdiction de blasphémer,
  • de l'interdiction de l'idolâtrie,
  • de l'interdiction des unions illicites,
  • de l'interdiction de l'assassinat;
  • de l'interdiction du vol,
  • de l'interdiction de manger la chair arrachée à un animal vivant.

Faute de respect, la loi fut encore diffractée dans les 613 commandements de la loi mosaïque. Selon la tradition juive, les 613 commandements ont été donnés à Moïse dont 248 commandements positifs correspondant à chacun des membres du corps humain et 365 commandements négatifs correspondant au nombre de jours d'une année solaire. Le respect de ces commandements, par les juifs pieux, seraient la réparation de la supposée faute de la dégustation de l’arbre de la connaissance et de l’ignorance des lois noachides.

En pratique, aucune liste définitive expliquant les 613 lois n'a pu être établie et leur pratique est presque impossible. Alors, David vint et les réduisit à 11, ainsi qu'il est dit :

Celui qui marche dans l'intégrité, qui pratique la justice et qui dit la vérité selon son cœur. Il ne calomnie point avec sa langue, il ne fait point de mal à son semblable, et il ne jette point l'opprobre sur son prochain. Il regarde avec dédain celui qui est méprisable, il ne se rétracte point, s'il fait un serment à son préjudice. Il n'exige point d'intérêt de son argent, et il n'accepte point de don contre l'innocent. (Psaumes 15:1-5)

Isaïe vint et les réduisit à six : marcher dans la justice, parler selon la droiture, mépriser un gain acquis par extorsion, secouer les mains pour ne pas accepter un présent, fermer l'oreille pour ne pas entendre des propos infamants, et se bander les yeux pour ne pas voir le mal... (Isaïe 33:15)

Michée vint et les réduisit à trois : pratiquer la justice, aimer la miséricorde, et marcher humblement. (Michée 6:8)

Isaïe vint encore une fois, et les réduisit à deux : observer ce qui est droit, et pratiquer ce qui est juste. (Isaïe 56:1).

 

Dans les Actes des Apôtres, Luc raconte que, lors du concile de Jérusalem, sous la présidence de Jacques et en présence de Pierre, on convint d'imposer aux païens qui se convertissent à la religion de Jésus (qui ne s'appelait pas encore le christianisme), des obligations dont il donne à trois reprises la liste et qui ressemble fort aux commandements noachides

  • s'abstenir des viandes immolées aux idoles (comparer la troisième loi noachide: interdiction de l'idolatrie),
  • s'abstenir de l'impudicité (comparer la quatrième loi noachide: interdiction des unions illicites, c'est-à-dire l'inceste),
  • s'abstenir des animaux étouffés, c'est-à-dire des viandes non-saignées (comparer la dernière loi noachide, dont la formulation rabbinique, toutefois, ne correspond pas exactement: interdiction d’arracher un membre d'un animal vivant),
  • s'abstenir du sang (comparer la cinquième loi noachide; interdiction de l'assassinat).

 

Vus comme des devoirs, formalisant une morale sociétale, les commandements élaborés par le judéo-christianisme s’imposèrent par l’exhortation, l’excommunication, la torture, le feu, la lapidation et autres exactions.

 

Depuis les versets 16 et 17, l’homme a cherché à se donner, d’abord, des devoirs de sociabilisation puis des droits immanents et supérieurs, des droits « inhérents à sa personne, inaliénables et sacrés », droits naturels, et donc opposables en toutes circonstances à la société et au pouvoir, à travers une législation qui, aujourd’hui, pose heureusement, en principe, la séparation des pouvoirs religieux et judiciaire. A partir d’un socle développé au XVIIIème siècle et qui évolue encore de nos jours.

  • La première génération fut celle des droits de l'homme civils et politiques ;
  • Deuxième génération : droits économiques et sociaux ;
  • Troisième génération : droits de solidarité ;
  • Quatrième génération : droits globaux.

Aujourd’hui, les principes des devoirs de l’homme sont devenus, en Europe, les droits de l’Homme inscrits dans la  Convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, usuellement appelée Convention européenne des droits de l'homme. 

Les principes sont articulés en 18 articles que l’on peut regroupés en grands thèmes et j’en retiendrai quelques uns : la personne physique (Art. 2 : droit à la vie, Article 3 : interdiction de la torture, Art. 4 : interdiction de l'esclavage, Art. 5 : droit à la liberté et à la sûreté) , la personne et l’esprit (Art. 9 : liberté de pensée, de conscience et de religion,  Art. 10 : droit à la liberté d'expression,  Art 11 : droit à la liberté de réunion et d'association), la vie privée et familiale de la personne (Art. 8 : droit au respect de la vie privée et familiale, Art. 12 : droit au mariage), le droit au procès équitable et les garanties procédurables (Article n° 6 : droit à un procès équitable, Article n° 7 : légalité des peines, Article n° 13 : droit à un recours effectif ), la non-discrimination ( art. 14).[1]

La Convention a évolué au fil du temps et comprend plusieurs protocoles. Par exemple, le protocole N° 6 interdit la peine de mort, excepté en cas de guerre.

C’est la Cour européenne des Droits de l’Homme qui permet d’en sanctionner leurs transgressions, elle concerne les habitants des 47 pays signataires. Toute personne s'estimant victime d'une violation de la Convention peut la saisir afin de recevoir une indemnisation, contrairement à la charte universelle des droits de l’homme de l’ONU qui ne prévoit aucune sanction..

Si d’un point de vue personnelle ce sont des droits, par leur observance, ils n’en sont pas moins des devoirs à l’égard de l’autre, et des obligations dès lors que leur transgression est sanctionnée. Comme l’écrit Nietzsche  "Nos devoirs, ce sont les droits que les autres ont sur nous" (Aurore, 1881).

Les 138000 articles (environ) de loi qui régissent notre droit français ne seraient-ils pas l’image fractale du premier commandement du texte de la genèse pour nous obliger à devenir encore plus humain?

Tu ne mangeras pas du fruit de la connaissance, c’est la re-connaissance de la valeur absolue d'autrui. La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui : elle a pour principe, la nature ; pour règle, la justice ; pour sauvegarde, la loi ; sa limite morale est dans cette maxime : Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu'il te soit fait. Alors mangeons pour nous nourrir de la conscience de l’autre en réalisant la congruence ponctuelle du manger et du connaître et Abel sera épargné.

Bon appétit mes frères et mes sœurs, mes compagnons.

 

La réflexion éthique est une interrogation sur les actes et les abstentions.

La morale gouverne les actes et les abstentions mais aussi les intentions même si elles restent à l’état caché.

La déontologie guide les actes et les abstentions

Le droit s’intéresse aux actes.

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