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19 mars 2013 2 19 /03 /mars /2013 07:42

 

- Voici un fou ! - Mais, comment le reconnaissez-vous ? – On le reconnaît pour tel parce qu’il se déplace en diagonale sur l’échiquier !

 

On appelle diagonale le segment de droite qui joint les sommets non consécutifs d’un polygone. 

A partir de cette définition, la diagonale s’offre à notre réflexion sous deux aspects paradoxaux : premièrement, cette droite partage, sépare et divise, comme son nom l’indique  avec son préfixe « dia » que l’on retrouve dans diabolique, deuxièmement, elle joint ce qui est opposé. La diagonale, cet espace intermédiaire, permet de passer d'un point à un autre, d'une situation à une autre, enfin d'un état à un autre, c'est la passerelle qui relie les choses entre elles

Dans une vision dualiste de l’antagonisme des contraires, la diagonale,  serait comme un pavé mosaïque. La Franc-maçonnerie semble avoir admis l’influence gnostique qui affirme, au plan exotérique, que le bien s’oppose au mal, reprenant la séparation tirée à l’excès par Zoroastre, le mazdéisme et le manichéisme pour lesquels tout ce qui n’est pas le bien est négatif. Le Diable, du latin  diabolus, du grec Διάβολος, signifie « diviser» ou « séparer », il est l'esprit du mal. La même idée est exprimée différemment dès l’aube de la franc-maçonnerie française. Dès 1749 en effet, « Le Nouveau Catéchisme » de Travenol dit, à la question que venez-vous faire en franc-maçonnerie : On y creuse des cachots pour le vice et on y élève des temples à la vertu. Aujourd’hui encore on entend ce genre de réponses dualistes dans les rituels.

Le dualisme sépare par un cloisonnement moral qui, trop souvent, est enseigné dans le catéchisme de formation des jeunes, leur laissant croire que le franc-maçon serait, évidemment, du côté exclusif du positif, du bien, de la pureté, de la lumière, saint parmi les saints. Cette démarche  est à l’opposé de la quête initiatique et fraternelle qui rassemble ce qui est épars.

Dans une vision duale de la complémentarité des contraires et de leur coïncidence dans l’unité, la diagonale serait le troisième terme, médian et transcendant, elle serait comme un delta lumineux. C’est l’enseignement majeur de la symbolique de tout le décor de la loge, fondement de la formation de l’apprenti. Elle est manifestée dans le ternaire qui est constitué par un principe premier dont dérivent 2 termes complémentaires, non duels mais duals. Car là même où l'opposition est dans les apparences et a sa raison d'être à un certain niveau ou dans un certain domaine, le complémentaire répond toujours à un point de vue plus profond, donc plus conforme à la nature réelle de ce dont il s'agit. C’est ce que dit le Zohar, le livre de la Splendeur de la Kabbale : Trois sortent d’Un. Un est dans Trois. Un est au milieu de Deux et Deux embrasse celui du milieu et celui du milieu embrasse le monde. Une illustration en est donné par la diagonale qui traverse le cercle, le divisant en deux, évoquant le ternaire alchimique du Sel, du Soufre et du Mercure qui expriment ensemble le véritable équilibre. C’est à cet équilibre que le profane doit tendre afin de se régénérer, équilibre indispensable au processus alchimique de formation de la pierre philosophale trouvée dans le cabinet de réflexion. Le sel, l’agent équilibrant le Soufre, l’énergie expansive, principe actif masculin et le Mercure, l’énergie attractive, principe passif féminin, a pour symbole, justement, le cercle divisé en deux par une diagonale, image parfaite de l’équilibre. 

 

Parce qu’elle divise et joint en même temps, la diagonale recouvre la même portée allégorique que le mot « schibboleth ». Évoquer l’un, c’est évoquer l’autre, nous le verrons dans une première partie. Parce qu’elle a des propriétés géométriques particulières, la diagonale fut glorifiée et tenue longtemps pour un secret initiatique, tant par les opératifs que par les premiers spéculatifs ; ce secret est dissimulé dans la pierre cubique à pointe, nous le verrons dans une seconde partie ; ce secret est aussi celui des mesures conduisant au nombre d’or, nous le verrons dans une troisième partie.

- 1- La diagonale et le Schibboleth

Un schibboleth (prononcé en chuintant) est une phrase ou un mot qui ne peut être utilisé ou formulé correctement que par les membres d'un groupe. Le mot "schibboleth" a été adopté pour parler d'un trait linguistique qui permet de différencier des locuteurs. Autrement dit, un schibboleth représente un signe de reconnaissance verbal, un mot de passe, de passage. Comme la diagonale, ce mot partage, sépare, et divise ; d’un côté ceux qui possèdent la bonne orthoépie, la bonne prononciation, de l’autre ceux qui ne l’ont pas.

Le schibboleth apparaît dans le Livre des Juges 12:4-6. Lorsque Jephté, chef des hommes de Galaad, eut défait les Éphraïmites et pris les gués du Jourdain, de nombreux fugitifs voulurent traverser le fleuve. « Quand un fuyard d'Éphraïm disait : « Laissez-moi passer », les gens de Galaad demandaient : « Es-tu éphraïmite ? » S'il répondait « Non », alors ils lui disaient : « Eh bien, dis schibboleth !» Mais comme il prononçait sibboleth, ne pouvant exprimer correctement le chuintement de la première lettre de ce mot, les hébreux le tuaient sur-le-champ. Pris au sens symbolique, le meurtre de l’Ephraïmite au passage du fleuve est également celui de l’étranger qui est en soi-même pour, à l’occasion du changement de rive, acquérir la plénitude de son être intérieur. Cette lutte contre la mauvaise partie de soi dont il faut se débarrasser trouve aussi un écho dans l’islam ésotérique soufi, où c’est le véritable sens de Djihad (guerre sainte).

Dans le récit biblique, la traversée est interdite à ceux qui ne savent pas prononcer avec justesse le mot de passe. La forme de la lettre initiale à prononcer, le shin ש, dessine l’accueil par l’ouverture de ce qui vient d’en haut pour féconder spirituellement l’être, cette même lettre commençant aussi le nom divin Shaddaï. Utiliser la prononciation sifflante, c’est se servir de la lettre Samekh ס dont la forme montre la fermeture et l’incapacité de recevoir la spiritualité.

 

Cependant,  Jephté signifie : « il ouvrira », « il libérera » ou « Dieu libère ». Dans une vision ésotérique, Jephté est celui qui libère l’homme du joug du matérialisme exclusif en le faisant accéder à l’autre rive, au monde spirituel, à condition qu’il prononce le juste mot.

Ainsi, comme la diagonale, Schibboleth joint également.

Dans une perspective initiatique, hermétique ou alchimique, les deux rives d’un fleuve représentent les mondes matériel et spirituel. Ils sont séparés mais forment un tout. Passer la rivière, faire l’effort d’aller de l’autre côté, signifie dans le domaine initiatique accéder au monde spirituel au péril de sa vie. C’est l’épreuve purificatrice de l’eau dont la réussite ouvre le passage vers un autre état d’être. L’épreuve de l’eau imaginalise le déluge contemporain des images et des paroles, qui ne permettent plus vraiment de se retrouver en soi et qui submergent l'homme de rumeurs et d'informations à l'infini, noyant l'accès au livre, à la lecture, à l'interprétation, rendant difficile l'imagination créatrice qui ouvre à ce que la philosophie nomme "transcendance".

 

Dans la Bible, le mot schibboleth signifie « épi », « branche » ou encore « flot », « torrent ». Michel de Saint-Gall dans son  Dictionnaire des Hébraïsmes dans le Rite Ecossais Ancien et Accepté précise que Schibboleth a une double signification : épi de blé et courant d’une rivière. De la même manière, le Dictionnaire de la Bible d’André-Marie Gérard donne la traduction suivante : fleuve ou épi. Certains rituels et catéchismes maçonniques proposent une interprétation de la traduction de schibboleth, le mot de passe du compagnon, en déclinant les termes de la pluralité, nombreux comme les épis de blé, marquant ainsi une véritable intégration dans le cercle des initiés, comparant le franc-maçon au grain sur l’épi.

Cette évocation du blé est aussi une indication du processus initiatique qui recouvre la loi universelle de la granulation : il faut qu'un grain de blé soit mis en terre, qu'il y pourrisse, qu'il cesse d'être un grain de blé pour qu'un nouvel épi jaillisse du germe infime né de la pourriture même de ce grain. L’iconographie maçonnique représente souvent un épi de blé au bord d’un cours d’eau pour évoquer cette symbolique.

- 2- La diagonale et la pierre cubique à pointe

 La diagonale est le fondement d’une méthode simple pour tirer l’élévation d’un plan, secret technique des Maîtres Architectes : la dimension du côté d’un carré est la diagonale d’un carré dont la surface est la moitié du carré d’origine ; ainsi se dresse le pinacle, chaque palier étant égal à la moitié du précédent.

diaDepuis, ce secret, a bien sûr été découvert et révélé. C’est ce qu’a fait l’architecte Villard de Honnecourt, puisqu’on trouve deux dessins à ce sujet sur la planche 38 de son fameux carnet : l’un de ces dessins a pour commentaire :

. Par ce moyen on fait un cloître égal à son préau c’est-à-dire que la surface du carré central est égale à la surface du couloir qui l’entoure.

. Par ce moyen on fait une pierre pour que les deux moitiés soient pareilles, c’est-à-dire, car il n’est pas question de couper une pierre en deux, par ce moyen, comment diviser un carré pour en obtenir un autre qui soit égal à sa moitié.

 

Ce secret est dissimulé dans la forme de la   bavette  du tablier de l’apprenti et dans celle de la pierre cubique à pointe, moyens mnémotechniques d’un tel tracé.dia2

La pierre cubique à pointe ne se rencontre qu’au Rite Écossais Ancien et Accepté et au Rite Français. La plupart des autres Rites, les Rites anglo-saxons entre autres, l’ignorent totalement.

Les tableaux de Loge du XVIIIe siècle représentent clairement que tout itinéraire initiatique correspond à la transformation de la pierre brute en pierre cubique à pointe. Cette image de l’ascension vers la Transcendance correspond aussi à la recherche de la pierre philosophale.

Justifiant que cette pierre soit un des bijoux immobiles, Jules Boucher nous en explique sa valeur propédeutique: La Pierre placée sous la hache pour indiquer son caractère sacré, reste « cubique » bien que surmontée d’une pyramide qui la protège de l’Eau, comme la hache la protège du Feu (de la foudre). Cette Pierre représente l’idéal maçonnique qu’il faut sans cesse défendre contre l’Eau et le Feu ; la première représentant les forces dissolvantes, le second les forces par trop « sublimisantes ». Le Maçon doit se tenir dans un « juste milieu » avec sûreté et rectitude.

Sur le tapis de loge du grade de compagnon, une hache est plantée sur la pierre cubique à pointe. La Pierre est placée sub ascia, sous la hache, pour indiquer son caractère sacré dit Jules Boucher. En alchimie,de nombreux ouvrages livrent le sens du symbole de la hache qui est le même que celui de l’épée, du poignard ou du marteau. Ces armes blanches désignent les larmes blanches du sel blanc (petites gouttes) qui hache la matière. La pierre cubique à pointe devient, par cette interprétation, l’indication pour le compagnon d’entrer dans la voie de l’alchimie.

dia4Le sommet de la pierre cubique à pointe est assimilable à un omphalos, une représentation visible et concrète du centre du monde, point de rencontre du manifestédia5 et du non-manifesté.

La pointe inversée, à l’intérieur, du pyramidion, indique le centre de la pierre. Un des secret des constructeurs serait de rectifier la Pierre pour essayer d’en faire un «diamant», jusqu’à en trouver le Centre. Ce Centre qui, sous une autre formulation et par simple antimétabole du langage codé des alchimistes, est peut-être ce que la symbolique appelle « la Pierre Cachée », indiquant qu’en réalité la quête consiste à rechercher « ce qui est caché dans la pierre ».  

 

-3-  La diagonale et le nombre d’or

Dans le rectangle de dimension 1 sur 2, appelé double carré, ou encore carré de l’apprenti ou carré d’argent, la valeur de la diagonale, √5, est la base des tracés harmonisés par le nombre d’or. Ce nombre d’or, qui vaut [(1 + √5) / 2], est la proportion qui n’existe que dans la mise en relation de la dimension de deux éléments ayant un rapport d’harmonie entre eux. Son calcul se fait par la diagonalisation des extrêmes et des moyens (a/b = (a+b)/a).

A partir de ce double carré, de nature  solaire, et de sa diagonale se construit le carré long, appelé rectangle d’or, de nature lunaire. Le carré lunaire est un carré de gestation de passage qui permet de tracer, entre autres, la spirale ; c’est un carré matrice.

Si le rectangle d’argent de dimension 1 sur 2, image du lieu de culte, formalise la communion des hommes avec le Divin, le rectangle d’or, carré long de proportion dorée, illustre une autre notion, celle de la fraternité des hommes entre eux.

Si on prend un rectangle d'or et qu'on lui retire un carré construit sur son petit côté, on obtient un autre dia6rectangle d'or plus petit mais de même proportion, duquel on pourra, encore, détacher un carré pour obtenir un autre rectangle d'or et ainsi de suite à l’infini. De même, si on ajoute à un rectangle d'or un carré construit sur le plus grand côté, on obtient un nouveau rectangle, plus grand et respectant à son tour les mêmes proportions. 

Par analogie, les frères et sœurs,  passés à l'Orient Eternel, sont les carrés qui se détachent ; les nouveaux compagnons, avec la taille de leur pierre cubique (carré), s’incorporent à un rectangle doré pour former un nouveau rectangle doré plus grand.

 

Dans un triangle rectangle, le carré de l’hypoténuse,  on pourrait dire le carré de la diagonale, est égal à la somme des carrés des deux autres côtés. Ce théorème de Pythagore est inscrit, sous formedia7 géométrique, entre les deux personnages principaux du frontispice de la première édition des Constitutions d’Anderson de 1722. On en retrouve la symbolique dans l’équerre du bijou porté par le Vénérable maître, témoignant, pour la diagonale, de son importance centrale dans la pensée maçonnique.

 

 

 

 

 

-  Au fait, votre fou n’est pas le seul à se déplacer en diagonale ! Il aurait pu être un pion ou la reine ; mais s’il est un fou, il est vrai qu’il ne pourra se déplacer qu’en diagonale.

 

 

Sources : Vocabulaire du compagnon franc-maçon, Solange Sudarskis, Editions de La Hutte, 2012

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Published by elle est parce qu'ailée - dans planches maçonniques
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commentaires

Zenon 02/12/2013 22:14

On peut faire aussi une analogie avec la fleur de vie qui par ses cercles , ses triangles, ses carrés, ses vues tridimensionnelles et ses centres et ses diagonales
révèlent la géométrie sacrée .