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27 juin 2016 1 27 /06 /juin /2016 19:25

Choisir la Franc-maçonnerie

Audemus sapientiam, nous osons le [sage] savoir

 

On pourrait commencer par dire que la FøMø n’est pas une secte, pas une religion, ni son substitut, ni une association d’entraide. C’est un principe spirituel ; deux choses, qui n’en font qu’une le constituent : un passé et un présent. L’une est la possession en commun d’un legs de souvenirs, l’autre est le consentement actuel, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu.

Au risque de contrarier les libres penseurs, la franc-maçonnerie a longtemps labouré le même terrain que la mystique juive, chrétienne, chevaleresque, égyptienne, celui de l’alchimie, de la gnose, des arts libéraux et des confréries opératives ; il en reste des symboles avec leurs herméneutiques. La franc-maçonnerie intègre, dans sa réflexion, les traditions populaires, mythologiques, hermétiques et religieuses, afin d’y rechercher ce qui peut révéler le sens de la destinée de l’homme et la signification de l’aventure humaine. Quiconque aura tenté, par ses recherches, de visiter l’histoire maçonnique, restera déconcerté par la multitude des rites qui ont existé ou existent encore. Bien plus, ces rites peuvent nous paraître si différents les uns des autres, que la réalité ultime, déjà bien difficile à saisir de la Franc-maçonnerie, peut subitement sembler inaccessible. Alors essayons de comprendre en nous interrogeant.

 

Quel est le principe fondateur de la franc-maçonnerie ?

En France, comme l’écrivait Bruno Etienne, la Franc-maçonnerie a produit deux maçonneries qui cohabitent, volens nolens, bon gré malgré, depuis trois siècles. La première a pour slogan «liberté, égalité fraternité» et entend participer activement à la construction de la société idéale. La seconde a pour devise «Sagesse, force, beauté» et préfère travailler à la construction du Temple de l'Humanité à partir de la construction du temple intérieur par la maîtrise de l'ego. L'une est extravertie, progressiste, mondaine ; l'autre est tournée vers l'intérieur, progressive, mystique.

Peut-on, sans schizophrénie excessive, appartenir aux deux tendances ? Bruno Etienne pensait que non. Rappelons-nous des origines : En 1722, en même temps qu’était élaboré le texte des Constitutions d’Anderson dans lequel on pouvait voir, sous l’obligation du simple déisme de la religion naturelle, une proclamation de tolérance[1], paraissait à Londres une édition des Anciennes Constitutions dont l’article premier stipule «je dois vous exhorter à honorer Dieu dans sa Sainte Église, à ne pas vous laisser aller à l’hérésie, au schisme et à l’erreur dans vos pensées ou dans l’enseignement d’hommes discrédités» ; démenti cinglant à Anderson, à Desaguliers et surtout à Newton, un an avant la parution du texte.

Ces conflits ne sont pas anodins. Il touche à l’essence même de l’identité maçonnique. Celle-ci doit-elle vivre repliée sur elle-même et ne s’attacher qu’aux textes primitifs et à sa tradition orale, ésotérique et mystique ? Ou bien doit-elle être constamment ouverte au monde, aux sciences, à la philosophie et aux évolutions des mœurs de la société ? En s'appropriant le monopole de l'interprétation républicaine, en s'identifiant à la seule République, la Franc-maçonnerie ne risque-t-elle pas de perdre sa capacité à guider les néophytes vers l'initiation au profit d'un tangage dans les courants à la mode du monde profane ?

Choisir un courant est donc important car la Loge et son rite induisent un changement  dans la vie personnelle de ses membres, une correspondance existant entre le macrocosme d’une Loge et le microcosme de chaque franc-maçon qui y travaille.

Maçons, Loges, Obédiences[2], autant de «systèmes» en relations, comme emboîtés les uns dans les autres, reliés tout en gardant chacun, à son niveau, avec ses devoirs et ses prérogatives. Cette conception de système (comme l’indique les racines grecques du mot[3], organisation, ensemble, mettre en rapport, instituer, établir) provient de l’idée de monade c’est-à-dire d’une image du tout, chacun étant à la fois une monade et un composé de monades, chacun offrant un point de vue particulier sur le tout. C’est l’une des significations profondes de ce qui nous est donné par le ternaire qui conduit à l’unité, ternaire qui est le fondement philosophique et spirituel de la Franc-maçonnerie.

La Maçonnerie met en perspective ses monades en plaçant la Loge en un point symbolique médian de l’axe qui les relie, où s’effectuent les changements d’échelle entre le tout de l’Obédience et ses parties élémentaires, autrement dit selon l’expression bien connue : les maçons sont des abeilles dans la ruche qu’ils ont choisie.

Les règles et les rituels, outils de connaissance et de conscience, sont difficilement conciliables dans la démultiplication des Obédiences, conciliation schizophrénique nous a dit Bruno Étienne. Même la Franc-maçonnerie mystique apparaît divisée. En reprenant les théories sur la monade de Leibniz et de Newton, tous deux savants aux fondements de la pensée maçonnique, on va essayer d’éclairer le paradoxe apparent de leur coexistence.

« Ces deux penseurs cultivaient une vision d’interconnexion holistique, c’est-à-dire formant un ensemble solidaire, dont les diverses parties ne peuvent se comprendre que par le tout. Mais tandis que Newton pensait que la matière est faite de particules inconscientes s’attirant les unes les autres par attraction gravitationnelle, Leibniz estimait que les éléments ultimes de l’univers sont reliés par une conscience. Ces éléments ultimes, appelés « monades », sont à la fois des centres de forces physiques et des centres d’expériences mentales reflétant l’univers. Selon les propres termes de Leibniz, « chaque monade est un miroir vivant représentatif de l’univers suivant son point de vue, et aussi réglé que l’univers lui-même[4]. »

Au déisme de Newton qui regardait l’Univers comme un cryptogramme composé par le Tout-Puissant répond celui de Leibniz, pour qui Dieu agit en parfait géomètre, déterminant ainsi deux types de déistes. Avec Newton, les premiers admettent l’existence d’un Être suprême, éternel, infini, intelligent, créateur, conservateur et souverain maître de l’univers qui préside à tous les mouvements et à tous les événements qui en résultent, mais qui restreint son action à simplement s’assurer du bon fonctionnement de l’univers, sans se préoccuper des affaires humaines. Ils n’attendent donc aucune faveur de la Providence, et préfèrent s’abstenir de tout culte, quel qu’il soit. Leur Maçonnerie aura en priorité pour mission de propager les idées philosophiques défendues par la Royal Society, notamment la tolérance, la philanthropie, l’entraide, la liberté religieuse, les libertés individuelles, le cosmopolitisme et le progrès des sciences au profit de la société.

Pour les seconds, comme Leibniz, un Être suprême, éternel, infini, et intelligent gouverne le monde avec ordre et sagesse, suivant dans sa conduite les règles immuables du vrai, de l’ordre et du bien moral, parce qu’il est la sagesse, la vérité, et la sainteté par essence. Les règles éternelles du bon ordre sont obligatoires pour tous les êtres raisonnables. L’Être suprême n’est pas indifférent, mais intervient directement dans son œuvre pour l’orienter vers le bien. Les déistes de la seconde tendance pratiquent en priorité un travail spirituel individuel, dans le cadre d’une exploration personnelle du divin, pour être en mesure d’atteindre et dépasser les niveaux et degrés successifs d’un perfectionnement intérieur, et paradoxalement commun à tous les êtres engagés sur ce même chemin de perfectionnement.

 

Qu’apporte la pratique du vivre ensemble en tenue ?

La Franc-maçonnerie est un centre d’union polymorphe qui rassemble ce qui est épars sur au moins trois plans :

  • Elle est un espace d’évolution solitaire par le travail et la recherche qui ouvre des voies de la connaissance à partir du travail en loge : la francmaçonnerie, par les influences subies à caractère chevaleresque, hermétique, alchimique, compagnonnique, kabbalistique a conservé et rassemblé différents traditions et ésotérismes, c’est ce trésor qu’elle nous offre. Ce syncrétisme des voies de la connaissance s’appuie sur une méthode d’approche progressive qui se veut initiatique à ces connaissances. Elle est un espace de méditation, de réflexion, d’introspection, d’engagement. Elle permet de se renouer avec soi-même, une façon de dire que l’on rassemble ses éparpillements d’êtres pour les réconcilier dans une cohérence solide, une façon de s’accepter tel que l’on est, en se connaissant mieux en soi et à ses limites. Et en vieillissant, cette sérénité est un réconfort inestimable.

La franc-maçonnerie est une étrange école qui éveille et éduque l'homme au plan moral, intellectuel et spirituel. C'est un outil de développement personnel qui, loin de n'être qu'une gymnastique intellectuelle et spéculative, est avant tout une réelle pratique opérative. Ici l'œuvre n'est pas de pierre mais de chair, d'âme et d'esprit. C'est un travail lent qui présente de grandes difficultés, souvent accompli dans l'ignorance des forces libérées et des résultats acquis. Pas à pas, l'aspirant est conduit le long du sentier de la connaissance de soi. Son caractère et sa nature sont mis à l'épreuve jusqu'à ce que les qualités qui caractérisent la forme soient transmuées en celles qui révèlent l'âme. Par l’interprétation des textes et des symboles, l’homme s’invente et se transforme intérieurement au fur et à mesure qu’il invente de nouveaux sens.

L’espérance ouverte en Franc-maçonnerie est dans la confiance de l’Ordre que chaque frère ou sœur est capable de dégrossir sa pierre pour obtenir sa récompense, la joie d’être soi.

En utilisant les rites et symboles de la franc-maçonnerie avec différentes approches aussi originales que transdisciplinaires, chacun peut atteindre et réaliser, en accédant à la maîtrise, un véritable art d'être. Plus rien ne sera comme avant car il va passer enfin de l'autre coté du miroir[5] pour en revenir, dans le meilleur des cas, à jamais transformé.

La franc-maçonnerie est l'un des rares outils au monde à apporter une telle possibilité en intégrant  une pratique du corps et de l'esprit, par un ensemble des composantes de ce qui nous fonde tant sur le plan personnel, intellectuel que spirituel et nous permet de nous comprendre et de nous mettre en œuvre comme approfondissement des médiations données, entrant plus avant dans leurs textures mêmes, leurs matérialités symboliques ou rituelles, leurs figurations, comme si était ici requis un humain se nouant, à l’intime, au gré d’un travail propre de reprise en corps à corps avec un donné.

 

  • Elle est un espace de rencontre : L’initiation est en premier lieu un changement d’état, l’ego n’est plus identique à ce qu’il était après ce mécanisme, il devient à la fois un «moi» et un «nous». On apprend à vivre pendant longtemps avec les autres, s’obligeant à prendre la posture de la fraternité, de la solidarité  et de la tolérance, ce qui à terme devient une vraie nature et, ancré au plus profond de nous, suscite un élan sincère, affectueux et respectueux  pour l’autre, tout autre, que l’on rencontre dans le temple ou surtout à l’extérieur.

Les rituels et l'imaginaire nous font changer de monde et nous absorbe dans un autre univers presque réel. En fait réel, parce que les émotions sont un espace-temps vécu comme un présent où ce qui est dit devient réalité : nous avons trois ans et il est midi ou minuit.

C’est un sentiment de communauté fraternelle qui s’instaure pour unir frères et sœurs entre eux, c’est pour chacun simultanément à part, tout en prenant part. à l’unisson avec une assemblée de francs-maçons, on éprouve souvent un sentiment de bien-être au milieu des siens, presque une symbiose ; le partage des mêmes aspirations avec les autres frères et sœurs nous emplit d’amour pour chacun d’eux.

Depuis des siècles des francs-maçons ont répété les mêmes paroles de rituels. Participer à une  tenue fait perdre tout sentiment de sa personne pour devenir une partie, une toute petite partie de cette chaîne qu’est la communauté franc-maçonnique. Ce lien, cette union avec le passé et le présent est un réconfort et un sentiment d’appartenance à une lignée de sagesse, force et de beauté. Même le solitaire peut y trouver le vécu joyeux, non pas tant du lien, que de l’abolition de la séparation.

 

  • L'armature des valeurs, des règles et des rites fait de nous une société particulière. Il n'y a pas de « nous » sans un point de fuite, un point d'accroche, une transcendance qui ne soit pas forcément surnaturelle, une majuscule permettant la clôture d'une identité qui se donne des frontières, qui permet la coagulation d'un « nous » et permet à ce « nous » de traverser le temps* en se renouvelant comme une œuvre de l’esprit qui garde sa jeunesse, celle de l’enthousiasme, sa profondeur d’analyse et de synthèse et assure sa pérennité. Avec ou sans nous en tant qu’individu, la Francmaçonnerie propose au gré de ses évolutions la recherche de l’ouverture d’esprit, des débats contradictoires dans le respect de la pensée d’autrui, bref tout ce qui fait l’âme et l’honneur du travail en loge et de ceux qui s’y consacrent sincèrement.

 

Pour ma part, je ne veux qu’être un franc-maçon libre dans une loge libre pour poursuivre cette expérience existentielle avec le doute fécond et l’esprit agnostique. Je suis sur la voie qui veut s'affirmer par elle-même sans que rien ne lui soit imposé de l'extérieur, celle qui ne condamne pas le choix des autres, celle qui s'est même nourrie de la voie imposant le dogme de la croyance définie à l'anglo-saxonne comme de la voie  opposée qui, elle, a rayé de ses constitutions la référence du Grand Architecte de l'Univers avec un rationalisme froid et sans ferveur. Cette troisième voie consiste à rassembler ce qui est épars en en faisant la synthèse dans la tolérance, en laissant à chacun sa liberté de pensée.

Alors protégeons cette franchise, cet affranchissement car, historiquement, là où il y a de l'amour, il y a aussi de la haine. Quand les uns ont le bonheur d'être inclus, les autres ont la rancœur d'être exclus. Nous faisons confiance à l'homme, à nos frères et sœurs en particulier,  car nous sommes des optimistes, mais l'homme a peur de cette liberté offerte et il serait tenté de la remettre à des ultras, des clercs de la pensée unique, qui nous diraient quoi faire, en quoi croire.

 

Mon cœur est devenu capable/D'accueillir toute forme./Il est pâturage pour gazelles/Et abbaye pour moines !/Il est un temple pour idoles/et la Kaaba pour qui en fait le tour,/Il est les Tables de la Thora/Et aussi les feuillets du Coran/Je crois en la religion de l'amour /Où que se dirige ses caravanes /Car l'amour est ma religion et ma foi.

Ibn’Arabi

 

 


[1] Bien qu’étant une innovation majeure, ce concept pour beaucoup fut une preuve de renoncement, voire de reniement ; la Grande Loge de Londres n’eut de ce fait pendant longtemps qu’une influence restreinte, sa juridiction étant limitée aux seules cités de Londres, de Westminster et à leurs banlieues. Pendant ce temps, la plupart des loges surtout en province, étaient réticentes à aliéner leur indépendance et elles continuaient à respecter les anciennes obligations du métier.

[2]  Merci à Patrick Carré pour le développement suivant http://www.patrick-carre-poesie.net/spip.php?article1211

[3] σύστημα, sústêma, « συνίστημι, sunistēmi (établir avec)

[4] Chacune possède un point de vue singulier sur le monde, une vue de l’univers en miniature, et toutes ses perspectives ont ensemble une cohérence interne, tandis que Dieu possède l’infinité des points de vue qu’il crée sous la forme de ces substances individuelles.

[5] L'épreuve du Miroir apparaît en 1778 dans la Maçonnerie lyonnaise où naquit le RÉR. Ce n'est donc que beaucoup plus tardivement qu'elle fut adoptée au RÉAA.

Dans le rituel d’initiation au RÉAA  et au Rite Français Groussier, le miroir présenté à l’impétrant a pour signification  que son reflet est son plus grand ennemi avec lequel il faut se réconcilier. Le Gnothi seauton, connais-toi toi-même, de Socrate est explicite : il s’agit de connaître ses limites. C’est un rapport aux autres, une indication de juste mesure, celle qui fait se courber pour passer une porte basse. Cette injonction est initiatique et indique une démarche progressive dans un état de conscience, pas d’inconscience.  La phronésis, la sagesse pratique, est une incitation à la réserve par le savoir. Le miroir n’est pas seulement un appel à une introspection, c’est surtout à une mise en relation de l’être avec ses limites. Se regarder pour se connaître, c’est ne pas rester médusé par son propre reflet mais ouvrir son visage sur l’altérité avec l’humilité qui fait place à l’autre en l’acceptant dans la lumière nécessaire pour le voir.

RÉR. Une épreuve du miroir, voilé de bleu ou de brun, se passe au cours du quatrième voyage de la réception du compagnon. Lorsqu’il lui est présenté, le récipiendaire peut y lire sur un phylactère : « Si tu as un vrai désir, du courage et de l’intelligence, écarte ce voile et tu apprendras à te connaître. »

Le miroir donne à réfléchir sur soi et sur le monde.

Il faut également retenir le sens de visée (venant du mot mire). Le miroir doit être l’instrument qui permet la visée (morale), l’alignement. C’est pourquoi le miroir n’est pas, en fait, qu’un objet d’auto-contemplation, mais aussi l’instrument qui doit révéler l’angle secret de ce qui n’apparaît pas encore, mais qui est en gestation, le futur Maître.

 

*http://nsae.fr/2008/09/13/jesus-l%E2%80%99eglise-l%E2%80%99humanisme-un-debat-entre-frederic-lenoir-et-regis-debray/

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Published by elle est parce qu'ailée - dans Franc-maçonnerie
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